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mardi 6 septembre 2011

Un single #26 : Shimmering Stars - East Van Girls / I'm Gonna Try EP [2010]

Pour rester factuel, il faudrait présenter Shimmering Stars comme un - désormais - trio (ne vous étonnez pas si vous trouvez des photographies où ils sont quatre) venu de Vancouver, ou de sa lointaine banlieue. Mais il serait dommage de rester aussi réducteur, à l'heure où la formation menée par Rory McClure (qui compose seul) sort son premier album, Violent Hearts (chez Hardly Art, la semaine prochaine). C'est, en effet, un frisson passéiste mais divin qui guide la musique de ces jolies étoiles, plongée dans une atmosphère résolument 60's : propos concis, reverb à tous les étages, production Spectorienne, morceaux intenses et ravagés. Pour faire simple, écouter Shimmering Stars, c'est remonter dans le temps pour vivre des émotions virginales. Quel meilleur exemple, à ce titre, que leur premier EP, East Van Girls / I'm Gonna Try (=>), sorti sur microsillon en Novembre 2010, hébergé par la structure française Almost Musique, et édité à 500 exemplaires.


La face-A s'ouvre sur East Van Girls, qui met tout le monde d'accord en moins de deux minutes, sur la base d'un riff garage acidulé. Ambiance Vivian Girls, Best Coast, et tous ces gens qui ont rêvé d'être dans un girls-band au point de vouloir faire la même chose, peu important que l'époque ne s'y prête plus aussi bien. On se régale de ce chant envolé, des ces harmonies vocales comme autant de caresses, et surtout de cette mélodie qui se balance, monte et redescend comme un vieux manège nous emporte (et puis ce pont ...). Ce qui marque surtout, c'est la terrible simplicité et l'impression de facilité qui se dégagent, portrait idéalement ensoleillé d'une jeunesse incandescente. On continue avec Believe, qui tombe de rythme, et glisse par ses arpèges délicats vers la balade majestueuse. La batterie agite rapidement l'ensemble de convulsions émotionnelles, rendant à l'instant cet espoir fou qui le caractérise, cette puissance sentimentale façon tourbillon incontrôlable.


Côté face-B, on trouve d'abord I'm Gonna Try, que je considère comme le plus bel exploit du sieur McClure. Sur une guitare acoustique désuète vient se tisser une mélodie à la mélancolie prégnante, tandis que les paroles vont encore plus loin en évoquant le désespoir adolescent. On navigue entre violence pure ("Walking down the street/And I wanna kill everyone I see"), défaitisme dévasté ("I've lost my mind/I'm losing you/It's just as well"), instinct de révolte, ou plutôt, de survie ("I'm gonna dream up a new dream/And I'm gonna dance to a brand new beat"), avant un constat d'une fatale évidence ("I'm wearing a smile, and it's fake/'Cause right now it has to be/Because I know that love is the only thing/That's gonna save me."). La composition s'illumine surtout dans ce contraste majeur entre des couplets de doo-wop exalté, et cette pause sous forme de deux refrains lors desquels le coeur se brise, l'innocence connaît une fêlure amoureuse désarmante. Une perfect pop-song, indéniablement. Pour conclure, Shimmering Stars offrent une relecture hallucinée du Let It Be Me des Everly Brothers (qui avaient eux-mêmes emprunté à Gilbert Bécaud), où la douceur cède sa place à un bruit presque blanc, à une lumière de fracas et de fascination. Au fond, le scintillement de ces étoiles rappelle sans doute celui de sentiments éternels ...

dimanche 14 août 2011

Un single #25 : Beach Fossils - Daydream [2010]

En un peu plus de deux ans, et une centaine de références, le label Captured Tracks s'est fait un nom, et a cristallisé avec force un air du temps indie-pop pour le moins majestueux, remettant au goût du jour des guitares frêles, les rythmiques glacées, ou les voix timides, enregistrées dans les chambres d'étudiants rêveurs. En découvrant des noms comme Wild Nothing ou Craft Spells, mais également en rendant hommage à de glorieux anciens (les re-issues de The Wake sont une idée formidable), la structure de Brooklyn avance avec exigeance, semblant ne se référer qu'à des pop-songs parfaites. Une des sorties les plus abouties est sans doute le tout premier single de Beach Fossils, cet impensable Daydream, venu préfiguer, en Février 2010, la brise exquise de l'été qui suivrait, en même temps qu'il nous démontrait que Dustin Payseur, New-Yorkais lui aussi, et encore artisan solitaire du projet à cet instant, était capable d'intouchables hymnes adolescents.

La face-A est confiée à Daydream. Un morceau mené par une boîte à rythmes absolument rudimentaire qui distille un beat hésitant qui fait ressortir l'amateurisme et la touchante maladresse de l'enregistrement. Pourtant, au dessus, les guitares s'emmêlent, et les arpèges créent une lumière douce et subtile, fondus comme la voix dans une reverb enveloppante, qui dépose comme un voile sensible, semblable à une caresse. Le chant de Dustin Payseur sature à peine, lointain et ébranlé, en des mots bien trouvés autour d'un équilibre entre solitude et romantisme affecté ("I am on time/Though I didn't try/And the seconds move slow/But the moment's all too fast."). Cette rêverie éveillée semble toujours plongée dans la flemme, sans qu'on puisse dire réellement si la mélodie, finalement souriante et éclatante, prend le pas ou non sur une mélancolie diffuse, un oubli qui ne s'éloigne jamais vraiment. Une ambiguïté, une fragilité, dans lesquelles se confient souvent les plus renversantes des pop-songs. Soudaine et dévorante, Daydream rentre inévitablement dans cette catégorie.


Sur la face-B, et Desert Sand (=>), les influences changent, sans pourtant que la façon de faire sonner ne se modifie radicalement. Plutôt que de plonger dans l'imagerie délicate de Sarah Records, ce sont ici une surf-music calme, un peu "lo-fisée", et le psychédélisme en noir et blanc du Velvet Underground, qui mènent le bal. Bienvenue donc dans un monde où la reverb est plus crasseuse que satinée, où le soleil brûle plus qu'il ne câline. La batterie, tellement 60's, est mortellement passive, et les guitares construisent cette fois un feu de paille qui crépite, se consume dans une mélodie défoncée qui bouscule dans une certaine arrogance, cheveux sales au vent, rien à foutre de rien, si ce n'est de cette chaleur écrasante. Il est alors surprenant mais intéressant de trouver encore une voix fatiguée, instinctive, et désabusée. Dans ce (presque) western nocturne, Beach Fossils conclut son premier fait d'arme. Inutile de dire que nous n'avons, depuis, pas été déçus.

dimanche 7 août 2011

Un single #24 : Yuck - Shook Down/Milkshake [2011]

Je ne sais pas vraiment si le cas des anglais de Yuck mérite une introduction biographique, tant le quatuor mené par Daniel Blumberg et Max Bloom (ex-Cajun Dance Party, un sous-sous-sous groupe pop-rock qui rendait dingues les lycéennes anglaises à l'époque où The Kooks vendaient des disques) (oui, je parle comme un vieux con) fait l'actualité depuis ce début d'année 2011 (même avant pour les plus renseignés, fracassés par le single Georgia dès l'été dernier). La sortie en début d'année chez Fat Possum d'un premier album simplement intitulé Yuck leur a ouvert pas mal de portes, ce qui semble plutôt logique dans la mesure où, si le groupe se contente essentiellement de revenir à gros traits de guitares sur ses idoles 90's (Teenage Fanclub, The Stone Roses, Dinosaur Jr., et j'en passe ...), il avance surtout grâce au moteur de chansons d'une terrible évidence, entre la fraîcheur du branleur, et la puissance sentimentale de la jeunesse. Parfait exemple avec le dernier single en date, le double face-A Shook Down/Milkshake, sorti cet été, visiblement auto-distribué, et qui relie un titre présent sur l'album à un inédit du meilleur goût.

Shook Down (=>) est donc la première face-A de ce single, et consiste en une balade d'une facilité déconcertante. Une facilité marquée dès ces arpèges inauguraux délicats, qui dévoilent une mélodie qui peut sembler légère comme une plume, mais cache une mélancolie embrumée. On y plonge les yeux dans le vague, on écoute en rêvassant des mots qui semblent décrire une relation probablement un peu compliquée, faite d'erreurs ("And it's been a week/And it's been a week too long/There are several things that I've been doing wrong.", sur un refrain brisé), et d'instants de doute qu'on ressent intensément ("If it's late, then I will go/Turn the lights out, turn it slow.", image renversante, tandis qu'à peine plus loin, Daniel Blumberg ne peut s'empêcher de lâcher un "Listen girl, I think of you." ravagé). La clarté de la ligne mélodique est bien réelle, mais se trouve pourtant bouleversée quand après un second refrain, la pédale de fuzz est actionnée pour envoler un final lumineux, où les mots s'éprennent cette fois d'un espoir adolescent, d'une envie de serrer fort dans ses bras, alors qu'une guitare soliste se confie, fatale.


Milkshake (=>) est donc présentée comme une autre face-A, et ce n'est sans doute pas usurpé tant la composition mérite bien mieux qu'un statut de face-B. Le son est toujours manifestement 90's, avec ces accords craquants (dans tous les sens du terme), puis ces arpèges qui sonnent comme un printemps électrique. Là encore, le mélange entre coolitude bubblegum et spleen à la douceur fragile rend la mélodie irrésistible, tandis que la voix la voix de Daniel Blumberg se traîne, fatiguée sans doute que tout ne soit pas si simple ("I am sorry I admit that/Admit that what I did was wrong", sur un premier couplet introspectif). Le refrain à suivre est porté par des guitares qui gagnent en puissance, et se délie de manière limpide au détour d'une métaphore bien trouvée, quelque part entre innocence et lassitude ("You're making a milkshake of my mind"). On se glisse alors pour terminer dans un moment de détachement presque total, où des choeurs en chantilly gracieuse surplombent un dessert adorable et sucré. Et comme je vous sais aussi gourmands que moi, je vous imagine bien succomber ...

mercredi 6 juillet 2011

Un single #23 : Ride - Today Forever [1991]

1991 fait figure d'année charnière dans l'épopée de Ride (et d'année absolument totale dans celle du shoegazing en général). Le groupe d'Oxford s'y trouve en effet dans le passage critique entre un premier album porté par une spontanéité brûlante (Nowhere, Octobre 1990), et un second disque déjà très attendu (Going Blank Again verra le jour en Mars 1992). Que faire dans l’intervalle ? Magnifier leur oeuvre dans une synthèse stupéfiante semble une réponse (un projet?) à la portée du quatuor mené par Mark Gardener et Andy Bell, qui sort donc sans perdre de temps cet EP intitulé Today Forever, le 4 Mars 1991 précisément, chez leur label de toujours Creation Records, marquant au passage la centième référence au format single pour la structure d'Alan McGee.

La face-A s'ouvre par Unfamiliar (=>), qui déploie sans plus attendre un des points forts du groupe en la personne d'une section rythmique démente, portée par le tentaculaire Loz Colbert à la batterie, auquel est associé le jeu de basse sauvage de Steve Queralt. Mais c'est bien l'entrée de la seconde guitare, aventureuse, séduisante, qui fait éclater le morceau. La voix de Mark Gardener fait des siennes, planant par dessus, contrastant magistralement avec une instrumentation up-tempo. La mélodie surprend, derrière le vacarme, par sa facilité, et les sentiments sont d'ores et déjà chamboulés par le souffle de cette adolescence qui se consume. Puis Sennen (=>) s'illumine dans la foulée comme un lendemain matin. Les guitares entrelacées subliment de fins rayons lumineux, tandis que la mélodie donne à l'ensemble une tranquillité souriante, soulignée également par ces voix qui murmurent plus qu'elles ne chantent. Ride prend le temps de contempler, assuré de sa force évocatrice, comme de sa capacité à suspendre de cours des choses pour mieux goûter à une montée finale sensuelle qui s'envole bientôt dans un fade-out ...


Côté face-B, c'est d'abord Beneath (=>) qui tonne, sur la base d'une batterie rutilante, d'une mélodie pop chaleureuse. Ce qui frappe, c'est la structure audacieuse du morceau, où l'on ne distingue pas réellement de couplet ou de refrain, mais où pourtant, chaque instant, le groupe se montre entreprenant au point de réussir à faire décoller la chanson, à nous surprendre ou nous émerveiller. Puis vient, pour conclure, l'heure de Today (=>). Pas à pas, le mur de guitare se construit, les couches se superposent, gagnent une épaisseur troublante pour les sens, berçant l'auditeur hypnotisé par cette lumière d'une indicible pureté. Pendant ce temps, sont apparues une batterie exaltée, et des cordes qui touchent à l'infini. Les voix du duo Gardener-Bell (on pourrait dire "la voix", tellement elles se confondent) respirent le questionnement, voire même une forme de perdition. Il faut bien avouer que l'univers qui se crée, puis se développe face à nous, plonge les éléments humains dans une immensité qui les dépasse, grains de sables balayés par le vent. "Last thing I remember, I don't know", peut-on entendre dans cet océan sonore sublime et ultime. Une invitation à tout oublier ...

vendredi 20 mai 2011

Un single #22 : Northern Portrait - Napoleon Sweetheart EP

Levons d'emblée toute ambiguïté : oui, Northern Portrait ressemblent énormément à The Smiths. Oui, la voix de Stefan Larsen évoque Morrissey. Oui, ces guitares respirent l'influence de Johnny Marr. Oui mais voila, usez du mot "copieurs" si ça vous chante, je n'en ai rien à faire. Car j'aime Northern Portrait, ce quatuor venu du Danemark, décidé à épouser la cause de "pop-songs sophistiquées" (c'est ainsi qu'ils les définissent eux-mêmes, et ils n'ont pas tort). Actif depuis l'été 2007 sous l'impulsion de son chanteur, le groupe a très rapidement (seules quelques demos postées sur myspace furent nécessaires) attiré l'attention du vénérable label américain Matinée Recordings, sur lequel ils ont sorti toutes leurs références. La plus marquante reste à mes yeux leur second EP, Napoleon Sweetheart, sorti en Septembre 2008.


L'EP s'ouvre sur I Give You Two Seconds To Entertain Me, titre à l'ironie mordante. On y tombe sur de la pure jangle-pop, entre des accords acoustiques soyeux, et des arpèges électriques délicats. Le rythme est plutôt enjoué, et Stefan Larsen commence, avec sa voix en plein survol, à évoquer une fille aussi jolie qu'insupportable. La sophistication évoquée plus haut touche en particulier la structure du morceau, très éloignée du couplet/refrain, mais pourtant fondamentalement pop dans l'agencement de mélodies empreintes de classicisme. C'est entraînant, malin, et pour tout dire, joussif. Sporting A Scar (=>) opère également dans le raffinement, avec, encore et toujours, des arpèges absolument lumineux. Cette composition en mid-tempo dévoile une mélodie vocale irradiée de nostalgie, et des paroles épuisées (finir une chanson par un "Let me disappear" ...). C'est d'ailleurs cette voix qui s'envole dans un final désarmant.

Suit In An Empty Hotel (=>), qui renoue avec un balancement agréable. La mélodie est encore une fois déconcertante de facilité, et se joue merveilleusement à plusieurs reprises d'une rupture subtile dans un break mené par une basse voluptueuse. L'impatience semble émerger de cette chambre d'hôtel qui s'apparente à un vrai nulle part, pas forcément déprimant pour autant (Weekend flies/Killing time with a smile/We will stay 'till we die."). Mais c'est encore la conclusion qui impressionne, les yeux fermés par l'évidence. Il est temps pour l'épique Our Lambrusco Days (=>) de fermer la marche, avec lenteur mais flamboyance. On y parle d'hier, du temps qui s'échappe, de ce qui change et de ce qui reste. Le morceau s'élève petit à petit, alors même que les guitares figurent un coucher de soleil aussi beau qu'émouvant. La voix de Stefan Larsen est brillante, les sentiments sont purs et majestueux. Puis ce "I wish myself back to those days" signifie beaucoup : certains frissons du passé méritent sans doute de renaître.

vendredi 13 mai 2011

Un single #21 : Galaxie 500 - Tugboat [1988]

Dean Wareham est reparti l'hiver dernier en tournée pour rejouer du Galaxie 500, 20 ans après la séparation du groupe. 20 ans donc que Damon Krukowski et Naomi Yang ont pris leurs distances. 20 ans aussi que Dean vogue de projet en projet (Luna, Dean & Britta). Surtout, 20 ans que ces guitares et ces chansons habitent nos rêves. Car les trois albums du groupe (Today en 1988, On Fire en 1989, This Is Our Music en 1990) sont constitués d'une dream-pop éclatante, celle qui étreint les nuits, ferme les yeux pour mieux ressentir, et souffle sa douceur sur nos nuques. Comme il n'est jamais trop tard pour bien faire, une oreille distraite par la légèreté printanière méritait bien de se poser sur le tout premier single du trio, Tugboat, sorti chez Aurora Records en 1988.


Tugboat, donc, laisse opérer sa magie sur la face-A. Il ne faut pas plus de deux accords à cette guitare pour mener l'ensemble du morceau dans une mélodie à la pureté fatale. Oui, il y a aussi cette lead qui s'embarque dans un solo posé comme une caresse. Mais franchement, ces deux accords inlassablement répétés, semblent tout emporter, respirer sans arrêt pour définir la sensualité. Alors Dean, plongé dans la reverb, balance, presque insolent, quelques mots qui paraissent ne pas revêtir grand sens ("I don't wanna stay at your party/I don't wanna talk with your friends/I don't wanna vote for your president/I just want to be your tugboat captain") ... avant pourtant que ne vienne se greffer un décollage probablement sexuel ("It's the place I'd like to be/The place I'd like to see/The place I'd be happy"). Plus rien ne s'opposera ensuite au désir brûlant qui gagne une montée ultime, orgasme musical où se consume une passion ardente, où se perd tout contrôle dans un délicieux vertige. Tout se termine enfin dans la plus grande délicatesse, et sans doute aussi dans un regard amoureux ...

Suit sur la face-B l'improbable King Of Spain (=>). Là encore, le minimalisme mélodique s'assume parfaitement, tout comme Dean Wareham, qui porte un regard altier, juste dans les limites du méprisant, tout en majesté, de sa voix un peu nasillarde. Pourtant, sur le refrain, ce petit "I'll never cry again" trahit de la fragilité, tant il est lancé avec plus d'espoir que de certitude. Le roi d'Espagne vacille donc, et dévoile encore un peu plus de sa fébrilité dans un final au mid-tempo mordant, soutenu par une basse toujours bien en chair, et une batterie feutrée mais enfin dynamique. Et la guitare de s'emporter, un peu désemparée, dans un final crépusculaire à la lumière bleutée. La contemplation s'impose alors, et avec elle, ce constat : les étoiles de cette galaxie sont tout simplement magnifiques ...

samedi 23 avril 2011

Un single #20 : Craft Spells - After The Moment [2011]

Dans la série "groupes qui font l'actualité", et après avoir observé le cas de Still Corners, pourquoi ne pas se permettre un petit passage chez Captured Tracks (cela fait un petit moment qu'ils n'ont pas été évoqués ici) ? Car ces infatigables défricheurs de la scène indie-pop sévissant actuellement aux Etats-Unis (Beach Fossils, Wild Nothing ...) ont encore flairé le bon coup en signant en 2010 Craft Spells, le projet d'un certain Justin Vallesteros, sorti d'une ville portuaire pas franchement exaltante de Californie du Nord. Le jeune homme, bidouilleur de génie, enregistre depuis chez lui des pop-songs imparables, production lo-fi et électronique presque désuète mises en avant. Alors que son premier album vient de sortir, et qu'il est parti voir du pays pour une tournée où il est rejoint sur scène par quelques amis, l'occasion est trop belle de se pencher sur son dernier single en date, After The Moment, sorti en Février 2011.


After The Moment donc, sur la face-A. Ouverture sur une guitare maigrelette et jangly juste ce qu'il faut. Le rythmique prend vite le relais avec un beat joliment dansant, secondé d'une basse qui nous renvoie instantanément, dans sa mélodie, à Bizarre Love Triangle. Mais impossible de dire ce qui porte vraiment le bel édifice. La boîte à rythmes imperturbable ? La deuxième ligne de guitare en crystal ? Cette basse, vaguement disco, qui sautille ? La voix fantomatique et secouée qui lie l'ensemble ? Qu'importe, tout à la fois sans doute, et l'on glisse, pris par des breaks déments, entre un refrain sensuel ("After the moment ... with you.", inlassable), et des élans tropicaux mêlés pourtant d'une légère froideur synthétique (Washed Out en plein trip cold-wave ?). Autrement dit, une proposition : faire éclater une nuit trop sombre dans un hédonisme multicolore.

Sur la face-B, Love Well Spent (=>) fait également un appel du pied à New Order dans une introduction délurée, du genre à embarquer toutes les jambes à proximité sur un dancefloor épileptique. Pourtant, cette boucle de synthé hallucinée se trouve aussitôt surplombée par les voix de Vallesteros et d'Emily Reo, perdues au fond d'un brouillard épais et mystérieux. Deux voix presque incompréhensibles qui se posent avec une forme de lenteur, d'épuisement, ou même sans doute une fine pointe de désespoir, et créent un contraste saisissant avec leur environnement, affolé et illuminé. Peut-être s'agit-il en fait d'un romantisme égaré qui jette un regard passionné mais dépassé sur la futilité, bruyante et tumultueuse. Un cocktail à l'énergie totale qui trouve donc sa cohérence par le détachement. Et au delà de sa jeunesse impétueuse, c'est cet art de faire se rencontrer les ambiances, les impressions, les sensations, qui semble être le plus bel atout de Craft Spells. Un sens de l'ambiguïté qui donne souvent naissance à de jolis frissons pop ...

dimanche 17 avril 2011

Un single #19 : Still Corners - Don't Fall In Love/Wish [2010]

Je dois l'avouer tout de suite, je manque d'éléments biographiques pour évoquer le cas des Londoniens de Still Corners. Discrets sur la question de leurs individualités (Tessa Murray au chant, Leon Dufficy à la guitare, Greg Hughes au songwriting, c'est tout ce que j'ai pu trouver), les cinq membres du groupe s'activent depuis 2008 à faire vivre une musique qui semble venue d'un autre temps. Si leur première sortie (l'EP Remember Pepper, en Juin 2008) n'avait pas permis de les extirper de l'anonymat, ils éclatent à la face du monde l'été dernier avec la chanson Endless Summer, sortie digitale absolument monumentale, puis capitalisent aussi tôt sur 7' avec le double face-A Don't Fall In Love/Wish, hébergé par The Great Pop Supplement (obscur label s'il en est, qui a tout de même sorti ces derniers mois un single de Dean & Britta, ou des inédits de Spacemen 3, entre autres choses). Une occasion donc de les observer, au moment même où ils font l'actualité, leur signature en Mars chez Sub Pop étant le gage d'un avenir radieux.

Sur la première face-A, Dont Fall In Love (=>), l'atmosphère se pose dès la première seconde, mais avec une délicatesse certaine. Guitare légèrement écorchée (Sune Rose Wagner, es-tu là ?), basse reprenant à son compte la mélodie divaguante, choeurs évaporés, batterie rudimentaire : on respire d'emblée, et avec plaisir, l'influence 60's, évidente et diffuse, dans un flottement sensuel au goût de laisser-aller diabolique. Puis, le coup fatal est porté par cette voix d'ange fatigué, au souffle majestueux, perdue dans une brume de reverb, comme si Phil Spector avait croisé Rachel Goswell pour donner à ses productions le goût des illusions dream-pop. La composition s'étend ici avec une classe presque insolente, entre ce refrain qui s'envole puis s'évanouit dans un soupir, et ces éclairs de guitare suspendus. Un moment délicieux donc, et troublant de singularité.


L'autre face-A, Wish, choisit des contrées plus éthérées autour d'une guitare acoustique jouée d'un finger-picking doux comme une brise d'été. Les minuscules touches de guitare électrique, ou de piano, dévoilent un impressionnisme lumineux, mais c'est avant tout la voix de Tessa Murray, murmure et caresses mêlés, qui construit une mélodie à l'indicible pureté, surtout quand monte le refrain, porté par des mots envoûtants de simplicité ("I had dreams I can't remember, and you've had them too ..."), prononcés avec une tendre lenteur. On hésite sans doute encore un peu sur les sentiments à éprouver, tant la mélancolie est baignée de soleil, tant le moment est sublime, mais comme toujours, trop court. Pourtant, tout est dit dans ces 103 secondes contemplatives, à vivre comme un songe parfait, une respiration idéale. Des rêves comme celui-là, on aimerait en faire beaucoup, et ne jamais les oublier ...

dimanche 6 mars 2011

Un single #18 : My Bloody Valentine - You Made Me Realise EP [1988]

Amoureux du bruit qui court, voici un single qui n'a pu que vous marquer, tant il relève du mythe. Il faut bien dire que My Bloody Valentine viennent à l'époque de signer chez Creation Records (cela s'est fait en 1987), et qu'ils vont découvrir le fait de travailler sur une structure capable de leur offrir un vrai soutien logistique, bien plus en tous cas que Lazy Records, chez qui ils sortent juste avant le single Strawberry Wine et le mini-album Ecstacy (déjà pas si éloignés du statut de références majeures du mouvement noisy-pop). Bref, la sortie de You Made Me Realise à l'été 1988 sur le label d'Alan McGee fait donc office de tournant, comme si Kevin Shields, non content d'écrire des pop-songs souvent magistrales, prenait conscience qu'il peut leur donner un aspect totalement inédit sur un plan formel. La dimension atteinte relève à certains égards de l'inimaginable, mais décrit pourtant à merveille l'éventail de possibilités qui mènera les Irlandais là où l'on sait.

You Made Me Realise se montre incontrôlable dès son commencement. La batterie est martyrisée par un Colm Ó Cíosóig furieux, les sont guitares terriblement bruyantes. Le couplet (puis le refrain à suivre, quasi-indissociable) est un modèle d'urgence pop, dont la brutalité frappe directement, en plein coeur, mais dont la mélodie acidulée et hallucinée marque peut-être tout autant par son immédiateté. Kevin Shields et Bilinda Butcher partagent des paroles énigmatiques lancées comme de très loin, nerveuses jusqu'à ressembler à de l'épuisement, à la façon de ces émotions exprimées sans ménagement quand on ne peut plus les contenir. Puis le brûlot glisse dans l'impossible quand, après un début de solo, la basse bourdonne et ouvre cet "holocauste" fait d'une fusion insondable, d'une perte de repères totale et inconditionnelle au centre d'un vacarme sans forme ni logique. Et alors qu'on croit voir notre cerveau imploser et s'éparpiller en morceaux, la pop-song refait son apparition, régénérée, prête soudain à aller réellement à son terme, toujours plus désarmante. Slow (=>) vient ensuite, sur un sample brûlant, préfigurer ce qui fera la grandeur de Loveless : mid-tempo presque sexuel, plaques de guitares et de basse ardentes, Kevin Shields qui chante entre grandeur transpirante et décadence frelatée, mélodie hypnotique et dévorante. Le final semble évoquer la lourdeur d'un soir d'été où éclaterait un orage, car soudain, malgré la chaleur rassurante, tout devient électrique, tendu.



Sur la face-B, on trébuche en premier lieu sur Thorn (=>), qui, malgré un larsen continuel qu'on pourrait vite trouver inquiétant, s'aventure sur les terres d'une noisy-pop plus ensoleillée. Mélodie bubblegum entêtante (surtout cette ligne de basse joliment délurée), Kevin Shields qui prend le chant en branleur flamboyant ("No thoughts, no dreams, no wishes and no fear."), la composition s'avère étonnamment enthousiasmante, tout-à-fait dans la veine de ce que le groupe avait proposé jusqu'alors. La suite, c'est la sublime Cigarette In Your Bed (=>), hymne romantique et usé, construit autour de breaks alternant tantôt les déflagrations de guitare (soutenues par une batterie à la lourdeur écrasante), tantôt des passages où un calme tout relatif laisse Bilinda Butcher exprimer sa sensualité. Le final est en tous points magistral, quand l'épais brouillard se trouve traversé dans une course folle, ponctuée par quelques onomatopées soufflées avec insouciance. Pour conclure, Drive It All Over Me (=>) se trouve finalement gagnée par une forme de douceur, et de simplicité. Là encore, on pense à l'époque fondamentalement C86 du groupe, tant la pop-song est éclatante, ravageuse car limpide, baignée d'une caresse de fuzz qui sait se montrer ouvertement lumineuse. La mélodie est divine, juste assez en tous cas pour donner envie de fermer ses yeux et de se laisser embarquer dans ce tourbillon délicieux, sucré et rêveur. À l'évidence donc, My Bloody Valentine venait en 1988 de réussir des débuts mémorables sur Creation Records, et d'attirer enfin réellement l'attention générale ... en même temps qu'il avait marqué durablement l'imaginaire collectif.

mardi 18 janvier 2011

Un single #17 : Lilys - February Fourteenth [1991]

Comment se pencher sur le monde de l'indie-pop des années 1990 sans faire mention de Slumberland ? Impossible d'y couper. Car à l'époque même où les coeurs brisés du Royaume-Uni trouvaient du réconfort chez leur meilleure amie Sarah, les américains craquaient donc de leur côté pour Slumberland Records. La structure portée par Michael Schulman (membre éminent de Black Tambourine), fortement inspirée par ses collègues comme K Records, apparait en 1989 sur la côte Est (Washington DC), puis sera délocalisée du côté de la Californie. Les points communs avec le label de Bristol, outre le fait d'avoir quelques groupes en commun (de tête, St. Christopher, Boyracer et 14 Iced Bears, corrigez-moi si j'oublie quelqu'un), résident dans une esthétique portée comme un flambeau, et dans cette vision d'une pop à l'amateurisme fulgurant, et à l'innocence prononcée. Parfait exemple avec Lilys, des locaux de la capitale américaine, qui sortent avec ce February Fourteenth leur premier single (nous sommes en Mars 1991), en même temps que la septième référence de leur label.

February Fourteenth (=>) occupe donc la face-A. Pour ceux qui n'auraient pas suivi, c'est la date de la Saint Valentin ... S'agirait-il par là de rendre hommage à My Bloody Valentine ? L'hypothèse n'est pas à exclure, tant l'influence du MBV première époque est palpable à l'écoute de la chanson. Car après une introduction ou les guitares expriment des relents très surf-music, la rythmique débarque carrément ventre à terre, et emporte avec elle un vacarme furieux donnant naissance à une mélodie éclatante et éclatée, ensoleillée par une intensité incontrôlée. Sur ce qui ressemble à un refrain, on retrouve un échange garçon-fille forcément fatal (avec toujours cette pointe de timidité, que met d'ailleurs en évidence la pochette du single), et dont les paroles incompréhensibles ne laissent d'autre choix que celui d'une interprétation imparfaite. Qu'importe, tant l'énergie balaie tout sur son passage, comme lors du pont où les guitares se mettent soudain à hurler un feedback épileptique. Une sacrée bouffée d'air frais, la jeunesse incandescente à la conquête du monde.

Sur la face-B, on trouve Threw A Day (=>), qui se fera également sa place plus tard sur In The Presence Of Nothing, le premier album du groupe. Elle commence à peine plus calmement avec des arpèges sous effets, avant que ne rentre une batterie lourde et violente. Un contraste se crée avec la voix douce de Kurt Heasley, qui chante cette fois des paroles qu'on devine plus romantiques. Malgré tout, la folie sonore qui l'entoure ne prend jamais le temps de s'arrêter, entre une basse virulente, et une guitare rythmique dévastatrice. C'est pourtant là que le shoegazing gagne ses lettres de noblesse, au milieu de mélodies d'une pureté magistrale, d'envols bruyants qui élèvent le propos tout autant qu'ils ne le brouillent. La composition pop, ainsi bousculée, trouve une émotion inédite dans l'ambigüité de ces choses que l'on cache derrière un mur de son ... comme pour mieux les souligner.

mercredi 12 janvier 2011

Un single #16 : Washed Out feat. Caroline Polachek - You And I [2010]

Washed Out. Voici deux ans que ce nom est associé inévitablement à ce mouvement chillwave (ou toute autre dénomination, c'est pas tellement le problème en fait) naissant. Il faut dire que ce jeune homme, Ernest Greene de son vrai nom, est sorti d'un trou perdu de Géorgie au même moment que quelques autres allumés au travers des Etats-Unis, pour s'accaparer une foule de codes plus ou moins identifiables, et cuisiner une tambouille improbable. En bon bricoleur de beats, il était au départ plus attiré par les sonorités hip-hop, avant, par la force du sampler, de tomber dans une pop synthétique indéfinissable, bande-son prodigieuse d'un été rêveur, teintée d'un romantisme instinctif, comme s'il s'agissait depuis le fond de sa chambre de créer des univers entiers. Exemple parfait avec ce You And I, véritable oeuvre de synthèse, sorti en Juin 2010 dans le cadre du single club digital du site Adult Swim.

You And I (=>) donc, est bien le seul fichier offert à cette occasion, mais qu'importe. L'entrée dans le morceau se fait via des boucles aquatiques, lentes et pures, et un voice-cut mélodique mais indéchiffrable. Le beat, fatalement influencé hip-hop, se pose avec une relative lourdeur, mais trouve la bonne mesure pour tenir, imperturbable, la chanson à bout de bras, sans pour autant l'envahir. La voix d'Ernest Greene est plongée dans l'écume des vagues qu'elle surplombe, saturée d'effets, trainante et légèrement désespérée. Les synthés sont accumulés, entremêlés, fourmillent de détails, semblant tantôt un peu têtes en l'air, tantôt porteurs conscients d'une réelle importance (comme quand ils nous emportent vers le refrain). Soudain, une nouveau voice-cut, d'une voix angélique et exaltée, vient ouvrir la voie d'un pont magistral laissé aux petits soins de Caroline Polachek (la demoiselle qui officie chez Chairlift), qui y chante d'un murmure sensuel (si ce n'est sexuel) quelques mots doucement troublants ("Under unnatural circumstances/I forget about your vain pretences/But if you wanna recreate the sea/And the sky for me/How could I - How could I - I got ya"). Autant dire que la chanson ne s'en remettra pas, tant elle semble ensuite hésiter à s'éteindre, avant pourtant d'offrir un dernier refrain. Tout est dit, et force est de constater que la grande force de Washed Out réside probablement dans le fait de réussir à modeler dans ses morceaux des atmosphères très particulières, toujours entre hédonisme désabusé, et nuits d'été sexy et désinvoltes.

jeudi 6 janvier 2011

Un single #15 : Memoryhouse - Caregiver [2010]

2011 pourrait bien être l'année du duo Memoryhouse. Ils l'abordent en tous cas avec le statut de grands espoirs, à l'heure où ils avouent eux-mêmes travailler à leur premier album. Et les raisons d'espérer sont nombreuses. Car les canadiens, d'abord sortis de nulle part grâce aux brestois de Beko, ont fait un véritable sans faute en 2010, au travers d'un EP digital (The Years) fait de chansons envoutantes, mais également par des prestations scèniques d'une singularité troublante. D'où une signature chez Suicide Squeeze pour la sortie en fin d'année et en édition limitée de ce single, Caregiver, tout juste second format physique pour le groupe, enregistré dans leur Ontario d'origine, avec des instrumentations plus étoffées, et qui annonce que le meilleur est sans doute encore à venir.

La première surprise à l'écoute de la face-A Caregiver (=>), c'est l'absence totale des samples qui constituaient jusque là l'essentiel du son du groupe. En lieu et place, on plonge dans un piano à l'incroyable ampleur (très new-wave dans l'esprit, d'ailleurs), et dans la voix de Denise Nouvion, toujours magistrale, satinée d'une légère reverb qui la rend calme, apaisée, sans pourtant ne rien enlever à son intensité. La composition évolue dans une mélodie lunaire, où le mystère se mue en perfection, avant de s'envoler sur un refrain, où, un peu comme sur Loveless, les mots disparaissent pour laisser place à des songes rêveurs, tandis qu'une guitare développe des nappes shoegaze chatoyantes en arrière-plan. Tout est ici dans la sensibilité, dans une forme de retenue qui donne aux choses une simplicité qu'on peut qualifier de simplement belle. Le final, où Denise chante de sublimes "Leaving all the ghosts behind." doublés d'un echo justement très fantomatique, est véritablement désarmant, comme le sont les derniers accords que la guitare glisse, seule avant que l'enregistrement ne se termine.



Et comme on ne peut s'arrêter en si bon chemin, la face-b Heirloom est peut-être encore meilleure. Tout commence par des nappes qui rappellent Windy & Carl, avant que ne s'impose un beat aussi imperturbable qu'irrésistible. L'atmosphère joue sans hésiter dans le shoegazing, avec des arpèges perdus dans une étendue de bruit qui produit une enveloppe douce, écrin parfait pour une Denise qui chante avec détachement. Le refrain, très 80's, est absolument tubesque, à peine remuant, clairement troublant. Mais le moment de grâce survient surtout lors d'un pont ultime, où des synthés, d'une splendide fragilité, se posent et laissent à la basse le soin de guider une mélodie du genre à briser le coeur. Une guitare émerge soundain pour entamer une course épique qui va emporter la chanson vers une fin où l'on se délecte, les yeux mi-clos, de l'évidence mélodique, de l'émotion qui submerge les sensations, les perceptions. Un signe, sans doute, qu'Evan et Denise ont cette capacité, si rare, à marquer les esprits, d'une sublime mélancolie.

mardi 28 décembre 2010

Un single #14 : Fitness Forever - Mondo Fitness EP [2010]

Le truc sympa avec ce qu'on a tendance à appeler "l'internationale indie-pop", c'est qu'on peut y situer des pays pas forcément reconnus pour leur scène musicale. L'Italie est un bel exemple, tant on peine à citer des groupes qui en seraient originaires. Mais il y a des activistes un peu partout, au premier rang desquels le napolitain Carlos Velderrama (sacrée référence footballistique), garçon participant à d'innombrables projets, et qui a réuni avec lui "Big Tony" Fresa (aux claviers), Scialdone (à la basse, ou la guitare), et la jolie brune Paster (au chant) pour fonder Fitness Forever. Ce sont les espagnols d'Elefant Records (vive l'Europe) qui vont les sauver de l'anonymat, en publiant en 2009 leur premier album, Personal Train, puis en 2010, ce single, Mondo Fitness (pourtant enregistré depuis 2007). Chargés d'influences 60's, ils délivrent une sunshine pop irrésistible, témoin d'une Italie idéalisée, et ensoleillée. De quoi, en plein hiver, déconnecter un peu de la neige et du verglas ...


La face-A nous amène donc du côté du Mondo Fitness. Batterie coquine, cuivres malicieux, la chanson démarre sans tarder avec un couplet au chant souriant, qui assume son côté kitsh (comme le clip totalement improbable d'ailleurs). Mais le plus important, c'est que l'ensemble donne une folle envie de sauter partout, de manger des glaces au bord de la plage, et d'avoir des lunettes de soleil ridicules. Et même quand les violons débarquent pour soutenir un refrain à la mélodie doucement sucrée, ça sonne plus joyeux qu'autre chose, avec une montée éclatante en prime. On peut aussi profiter de la discrète guitare électrique qui éclaire les couplets, et de nombreux autres détails tant la production est absolument parfaite (et à ce sujet, je conseille d'aller plus loin que le clip ci-dessus, dont la qualité de l'encodage sonore ne rend pas complètement justice à la chanson). Un groupe, et une chanson, loin d'être prétentieux, loin d'être sérieux, mais plaisants au possible.

On serait presque surpris par le caractère quasi-tragique des cordes qui ouvrent la face-B, Diego Mon Amour (=>). Mais elles se trouvent bien vite intégrées à un balancement très bossa-nova du plus bel effet. C'est tout d'un coup le Brésil d'Edu Lobo qui remplace l'Italie, et ce malgré des paroles, en français dans le texte, auxquelles on ne comprend rien (si ce n'est "les Champs Elysées" et "les bateaux mouches"). Toujours est-il que les arrangements sont aussi voluptueux que somptueux, et qu'on goûte à une vraie sensualité, image à peine jaunie mais délicieuse d'un temps révolu. La mélodie s'impose lentement pour devenir entêtante, et à nouveau, une foule de détails infimes (tourbillons de violons, interventions d'une flûte distraite, choeurs épurés ...) rendent la composition ravageuse. De quoi se déhancher un peu, tout en légèreté, en attendant les beaux jours ...

dimanche 12 décembre 2010

Un single #13 : Wild Nothing - Summer Holiday [2009]

Il s'est passé bien des choses en un an. Demandez à Jack Tatum : fin 2009, il sort son premier single, ce Summer Holiday, chez Captured Tracks. Sans probablement s'attendre à ce qui va suivre. Car le garçon, qui a tout bidouillé seul chez lui, tombe à pic pour séduire tout ce que la toile a de fans d'indie-pop. L'album Gemini, sorti au printemps, ne fera que confirmer les dispositions de ce jeune venu d'un trou perdu de Virginie dans l'art de composer ça et là des chansons marquantes, fatales. Et alors qu'aujourd'hui, il squatte pas mal de tops de fin d'année (c'est la saison), ça méritait bien un coup d'oeil dans le rétroviseur : elles étaient comment, déjà, ces vacances d'été ?


Et bien, elles commençaient par des accords lâchés avec excitation. Des accords qui créent une mélodie impossible, à la beauté lumineuse. La batterie rentre elle aussi en courant, tête en l'air et cheveux au vent, sans plus se soucier que ça du lendemain (quel lendemain ?). La voix, par contre, est un peu plus du genre contemplative. Elle s'attarde un peu, se pose des questions, accélère soudain, mais pas franchement, et toujours dans un détachement délicieux. Le temps d'un refrain sans paroles, on peut se laisser aller à fredonner une exalatation passagère. Plus loin, on s'aventure sur un pont magistral : arpèges éclatants entrecoupés d'accords épurés, break de batterie sur lequel on peut danser timidement, et qui débouche sur une ligne de basse élastique et libérée. Magistral. Et autant le dire, dans votre vol pour très loin, dans le train pour ailleurs, ou même encore sur l'autoroute vers n'importe où, et puis même en restant chez soi pour trainer dans le quartier les soirs où il fait trop chaud, on tient là une composition tout simplement parfaite, qui traine cette mélancolie qui rend certains étés inoubliables.

Retourner le 7' permet ensuite d'embarquer dans Vultures Like Lovers (=>). Le paysage y est sublime, tout autant que déroutant : une guitare éclatée comme un ciel étoilé par un delay halluciné, un beat tremblant, épuisé. Si la voix semble peiner à se faire une place, elle souligne surtout la fragilité de l'ensemble, sorte de miracle permanent, à la touchante précarité. La mélodie ondule, se courbe, la lumière perce parfois au milieu d'un brouillard enveloppant. La limite entre intime et infini se trouble terriblement, les perspectives se brouillent, les répères s'éparpillent. Quels sentiments sont ici exprimés ? Qu'importe, serais-je tenté de répondre : chacun peut trouver là ce qu'il ressent, et s'approprier véritablement la composition, ces images floues, mais simplement belles. Quant à la suite de l'histoire de Jack Tatum, vous la connaissez sans doute aussi bien que moi.

lundi 6 décembre 2010

Un single #12 : Camera Obscura - Eighties Fan [2001]

Camera Obscura est, indéniablement, un de mes sujets de prédilection. J'ai été touché dès la première écoute par le groupe de Glasgow : je ne sais pas trop s'il s'agissait des compositions, touchantes et amoureuses, de ce son empreint d'un classicisme d'un autre temps, ou peut-être plus simplement de la voix de Tracyanne Campbell, hégérie indie-pop impensable, réservée mais magnifique. Bref, je pourrais en parler longtemps, donc, je l'ai d'ailleurs déjà fait. Mais Camera Obscura, j'y reviens régulièrement, sans même avoir besoin d'un motif. Parfois, je reprends tout au début, parfois j'enclenche par la fin, ou je prends les choses en cours. Qu'importe, j'ai posé cette fois-ci mes oreilles sur leur troisième single, le désormais culte Eighties Fan, sorti chez Andmoresound Records en 2001. C'était avant même que ne sorte le LP Biggest Bluest Hi-Fi, et cela restera comme le seul single à en être extrait. Et c'était bien.


Eighties Fan occupe donc la face-A, et s'ouvre dans un clin d'oeil appuyé aux Mary Chain (ou à Phil Spector ?), avec l'utilisation du beat de Be My Baby des Ronettes. Mais pas de guitare stridente à l'horizon : seulement Tracyanne Campbell, quasiment a capella, tout juste soutenue par une basse minimaliste. Les paroles sont malicieuses, et l'amosphère reste un peu suspendue jusqu'à l'arrivée de la guitare acoustique sur le refrain. Les choses se mettent en place doucement, un peu comme si la chanson se réveillait lentement. Pourtant, après le second refrain, une pluie de cordes soulève le morceau, soulignant superbement la mélodie. On ne s'en remettra pas, tant le romantisme et la classe transpirent de cette envolée digne des grands moments de Belle & Sebastian (l'affiliation entre les deux groupes est à l'époque évidente). C'est dans un sourire timide que Tracyanne conclut par des "I'm gonna tell you something good about yourself./I'll say it now and I'll never say it about no one else.", tandis qu'on se délecte encore quelques secondes d'arrangements subtils et délicats.

Sur la face-B, on trouve deux sucreries délicieusement twee-pop. La première se nomme Shine Like A New Pin (=>), qui fait d'emblée sautiller. On fait ici sans les violons, mais le synthé, discret et mélodieux, remplit son rôle à merveille. Tracyanne y chante de son naturel un peu effacé, sans jamais forcer, comme dans un murmure à peine élevé. Sa mélodie vocale est ensoleillée, et le soutien des choeurs de John Henderson apporte une profondeur intéressante. On se laisse aller à perdre un peu la raison sur un pont long mais justifié, pendant lequel s'invite notamment une guitare électrique intense. Puis on glisse vers un final plaisant et relaché, qui coule un peu comme quand on a pas envie que le morceau finisse parce qu'on danse avec une jolie fille ... Let's Go Bowling (=>), elle, est bien plus mélancolique. Habillée d'une acoustique intimiste, on y ressent assez bien l'ambiance de chambre d'étudiant un matin pluvieux, de ceux qui font se demander où vont les choses, et les relations avec les autres (ce qui semble être le thème évoqué). La guitare est chaleureuse, et semble être jouée avec une forme de paresse ... qui la rend irrésistible. Encore une fois, Tracyanne éblouit le morceau en chuchotant, accentuant ainsi la sublime fragilité d'une composition tendrement nostalgique. En connaisseur, John Peel ne s'y était pas trompé : dès cette époque, Camera Obscura avait un bel avenir.

samedi 6 novembre 2010

Un single #11 : East Village - Cubans In The Bluefields [1988]

East Village. Un nom qui bénéficie d'une raisonnance bien particulière pour les amoureux de jangle-pop. Un cult-band, comme disent les anglophones, notion assez intraduisible, mais à la signification réelle : ceux qui se souviennent du quatuor lui ont gardé une place à part dans leur coeur. Car après y avoir goûté, on n'oublie pas facilement ces guitares, si fragiles, et pourtant tellement pleines de sens. Mais avant de commencer à s'épancher sur quatre chansons au classicisme terrible, encore faut-il préciser qu'ils étaient anglais, et que ce Cubans In The Bluefields, premier single d'une discographie mince mais flamboyante, est sorti en 1988, chez Sub Aqua Records.

La chanson titre Cubans In The Bluefields (=>) s'offre en première position sur la face-A. L'atmosphère automnale est perceptible dès le départ, les influences 60's également. La guitare acoustique en rythmique, qui évoque une richesse rassurante, est soutenue par cette électrique qui se joue d'arpèges abiles, ou d'accords sublimes. Les voix, qui pourraient sembler limitées, portent une émotion infinie dans l'harmonie qui les lie sur le refrain. Un décor fait d'une simplicité qui touche à la perfection, pour donner à la composition, d'une justesse impressionnante, un espace d'épanouissement. Break Your Neck (=>), qui l'accompagne, s'invite dans le registre d'une tristesse ravagée. La ligne mélodique est d'une absolue clarté, la voix tremblante de Paul Kelly (dont j'imagine qu'il était le lead-singer, même si je n'en sais rien) s'évertue à faire vivre un dernier espoir dans des mots qui soulignent sa fragilité ("I can't promise you anything/I wish I could", dans un final fatal). Car East Village ne parait tenir qu'à un fil, un équilibre miraculeux qui magnifie les harmonies, rend les guitares inoubliables, et le romantisme bouleversant.

Sur la face-B, on trouve d'abord Strawberry Window (=>). Les sensations sont enjouées, d'une douceur agréable. La mélodie dessine une composition enamourée, une beauté naturelle qui laisse un petit sourire discret mais précieux à l'auditeur. Tout semble couler de source, évidence sans artifice, limpide sans être facile, sentiments touchant par l'évocation. Pour finir, on croise la route de Kathleen (=>), qui développe encore une mélodie d'orfèvre et de magie, et alterne paroles à la sensibilité pure et intouchable ("I suppose, she said, I'll see you once again/So I got the bus and she her train/And all that was between us was the sound of the rain/In a deep and rolling sky"), et refrains instrumentaux à l'intensité éblouissante. On se surprend à monter le son pour se laisser emporter par ces instants de mélancolie infinie, ces guitares qui sonnent comme un souvenir. East Village, c'était simplement ça, des pop-songs impossibles, touchées par la grâce, et qui se sont faites une place à tout jamais dans les coeurs de ceux qui les ont rencontrées ... et en sont tombés éperdument amoureux.

lundi 18 octobre 2010

Un single #10 : Ringo Deathstarr - Ringo Deathstarr EP [2007]

Il se dit que le premier album des Ringo Deathstarr, Colour Trip, est enregistré, et devrait sortir en Février 2011. Bonne nouvelle pour le trio texan (élargi à un quatuor en concert), venu de cette bonne vieille ville d'Austin (plus connue pour ses groupes post-rock que pour des envolées pop), et qui anime la scène shoegaze américaine depuis maintenant quelques années. Comme s'il en était besoin, une bonne occasion de (re)découvrir ce premier EP sorti chez SVC Records il y a 3 ans (c'était en Octobre), qui a éclaté sans trop prévenir à la figure de pas mal de monde. Car derrière le nom drôlesque et les figures innocentes (une grande rousse à la basse, deux guitaristes nerds juste ce qu'il faut) se cachent une bonne dose d'énergie, un bruit énorme, et surtout, des chansons fatales.

On commence par Swirly (=>), qui expose d'emblée l'équation gagnante du groupe : ce mid-tempo langoureux mélange les guitares brûlantes, chères à My Bloody Valentine, avec la voix de fantôme d'Elliott Frazier, qui semble librement s'inspirer de celle de Jim Reid, le chanteur des Jesus & Mary Chain (aussi bien dans sa beauté, que dans ses limites, qui font son charme, au demeurant). De cette introduction au léger goût d'inachevé, on retiendra surtout la curiosité naissante face à ces nappes profondes, et ces bouts de mélodie qui en appellent d'autres, plus aboutis. Après qu'un bruit énigmatique ait marqué quarante secondes de questionnement, Starrsha (=>) déboule, et l'évidence mélodique avec elle. Riff entêtant, beat déchainé, chant coup de poing, paroles d'une simplicité majestueuse ("Don't think that I feel so good/I don't know what to say or do/About you ..."), tout est là, pour danser et oublier ses oreilles perdues dans l'immensité du mur de son. Au fond, le plus dingue est cette énergie déployée, qui semble tout emporter sur son passage, sauf une forme de vulnérabilité pop, qui reste diffuse dans les intentions. Le constat vaut également pour Some Kind Of Sad, avec son clip cheap et dément. Forcément, on y pense au bruit blanc et au fracas de Psychocandy. Une noisy-pop furieuse donc, à la structure simpliste, étriquée, mais source une fois de plus d'un brûlot explosif, tant la composition semble instinctive, sauvage même.


La suite ne sera pas décevante : Down On You (=>) est un véritable monument, par son amplitude, sa grandeur. Le fait d'avoir laissé la batterie seule au début permet d'apprécier l'épaisseur des couches de bruits qui vont tout recouvrir ensuite. La puissance sensuelle de l'ensemble est absolument terrible, entre les guitares abrasives, la mélodie toute en caresses, le souffle de la voix sur des "I'm going down on you" hautement suggestifs, ou les murmures angéliques de cette chère Alex Gehring sur ce qui ressemble à des refrains d'exaltation. Pour finir, et après un interlude qui fait diablement monter la pression, on embarque pour Sweet Girl (=>), chronique sombre et intense d'une histoire d'amour enterrée, mais au souvenir encore vivace ("I think about you all the time/And it cuts like a knife."). L'atmosphère est très brumeuse, à mi-chemin entre la désolation désespérée, et la beauté d'un fond de tendre nostalgie qui refuse de s'estomper. Ainsi, un choeur féminin à peine identifiable porte-t-il la mélodie des couplets, avant que la composition prenne un envol final dans un vent de guitares prodigieux de pureté et de violence. Magistral. Et au final, si les Ringo Deathstarr pourraient, par leur enfermement volontaire dans les codes sonores shoegazing et noisy-pop, passer pour de simples copieurs, c'est bien mal évaluer la qualité de l'écriture pop qui habite leurs compositions, plus éclatantes et bouleversantes les unes que les autres.

vendredi 24 septembre 2010

Un single #9 : Best Coast - Best Coast 7" [2009]

Imaginez Los Angeles, la côté Ouest des Etats-Unis, le soleil, les plages, le surf et, tout le reste. C'est de là (mais pouvait-il en être autrement ?) que vient le bien nommé duo Best Coast (la langue fourche facilement vers West Coast), mené par la voix, la guitare et l'écriture de Bethany Cosentino (dont on sait peu de choses si ce n'est qu'elle aime les chats, la pop, et fumer de l'herbe), secondée par Bobb Bruno (dont on sait surtout qu'il joue tous les instruments utiles au groupe, et qu'il était, longtemps avant, baby-sitter de la demoiselle). Venus donc, comme il se doit, de nulle part, armés d'une guitare, d'une pédale de fuzz, et surtout de chansons au charme fou, même pas vraiment totalement sorties de l'adolescence, enregistrées avec les moyens du bord. Largement de quoi conquérir le monde, ou à défaut, quelques coeurs paumés et prêts à se laisser emporter par la première vague d'insouciance qui échouerait par là. Et la vague en question, c'est ce single éponyme sorti chez Art Fag Recordings en 2009.



Sur la face-A, on trouve Sun Was High (So Was I), mid-tempo monolithique et lo-fi, fuzz fatiguée en avant sur une structure totalement épurée (tout juste deux accords ?). Mais quel charme. Et dans ce tonnerre de sentiments, la mélancolie occupe une place de choix, tant on s'imagine une fin d'été à la chaleur insoutenable, les yeux défoncés par le soleil (et par le reste ?), l'esprit tourné vers une contemplation ("Watch the cars go by") passive car dépassée. Une lente inertie donc, et les souvenirs probablement destructeurs de quelqu'un qu'on refuse d'oublier, chantés dans ces "I thought of you ..." répétés par une Bethany à la voix fragile et maladroite, noyée sous les guitares, renforçant une tenace impression de solitude. Moment d'égarement intense, éclairé d'une lumière et d'un amour épuisés, pour une composition fatale de sincérité, qui frappe en plein coeur, puis le brise lors d'un fade-out éprouvant. Sublime.

Côté B se présente d'abord So Gone (=>), qui duplique la recette de la langueur et des guitares crades, tout en renversant les impressions données juste avant. Car ici, c'est Bethany la forte tête qui parle, avec une voix emplie d'insolence, pour décrire un garçon qui ne sait pas ce qu'il veut. Le je-m'en-foutisme n'est donc pas loin, autant dans le son que dans le ton, et on se laisse bien vite gagner par ce sourire ironique. La composition bascule surtout par les "Oooooh" placés à la fin, qui font glisser vers l'évidence une mélodie pop sur laquelle le reste n'insistait peut-être pas assez. C'est donc dans un sourire qu'on accueille That's The Way Boys Are (=>), reprise d'une sucrerie pop 60's (signée Lesley Gore). Une relecture en douceur, plongée dans une reverb typique, et où la guitare mène le train tout en évitant de se montrer envahissante. Sans atteindre la beauté fatale des travaux des Raveonettes, ni s'attarder sur la candeur de la version originale, Bethany se livre à une reprise plutôt coquine, terriblement malicieuse, irrésistiblement dansante. Outre le fait de marquer une influence, se dessine ici surtout la mesure du temps qui passe : dans une autre époque, Mademoiselle Cosentino aurait peut-être été l'égérie d'un girl group produit façon Phil Spector. Si les formes ont quelque peu changé, des filles parlent encore de garçons, et la pop, éclatante, reste le fil conducteur.

samedi 4 septembre 2010

Un single #8 : Memory Cassette - Call & Response EP [2009]

Dayve Hawke est un peu du genre hyperactif nostalgique. C'est tout du moins cette impression qu'il dégage quand il se démultiplie sous trois identités distinctes (Weird Tapes, Memory Cassette, et le mélange des deux, Memory Tapes) pour faire émerger, depuis environ deux ans, des chansons de son cru, parfois repêchées bien des années en arrière, parfois beaucoup plus récentes. C'est d'ailleurs le concept qui guide Call & Response, EP sorti en Juillet 2009 chez Acéphale et Sincerly Yours, où sur chaque face, une composition vieille de près de 10 ans (le "Call") se trouve accompagnée d'un morceau confectionné pour l'occasion (la "Response"). De quoi, vue la qualité de la chose, placer ce chevelu du New-Jersey sur le devant d'une scène chill-wave (ou tout autre appellation idiote de votre choix) bourgeonnante.

Le premier binôme est Surfin'/Body In The Water (=>). L'occasion d'abord de goûter une voix féminine pour le moins sensuelle, accompagnée d'un beat estival et dansant. On se glisse bien vite dans cet univers de boucles synthétiques malicieuses, de petites touches (découvertes ou redécouvertes à chaque nouvelle écoute) qui font toute la différence. La construction du morceau, loin de toute structure claire, envoute et séduit, en laissant au chant une première moitié, avant de confier la seconde à un passage instrumental allumeur de dancefloor, façon Saint-Etienne à la plage. Sur Body In The Water, le rythme se calme, et l'on semble plonger et s'oublier dans l'eau que l'on vient de contempler depuis le bord de mer. Vocaux perdus, claviers tourbillonants, beat volatile jusqu'à sa disparition pour un pont sur lequel on ferme les yeux pour mieux sentir le vent effleurer notre peau, tout converge vers une contemplation délicieuse, un laisser-aller mystérieux, car générateur de sensations.


Sur la B-side s'élève avant tout la monumentale Asleep At A Party. La sublime évidence mélodique est portée par des nappes qu'on croirait empruntées chez Slowdive, tandis que la basse ronde et généreuse se balade langoureusement. La voix, noyée par la reverb, gagne un territoire fait d'une douce nostalgie, d'images vieillies, de visions brouillées qui laissent l'imaginaire prendre le relais (il en est d'ailleurs de même pour les paroles, indéchiffrables, donc potentiellement magnifiques). La composition pop pointe avec timidité le bout de son nez : on identifie un refrain et des couplets, même si l'homogénéité de l'ensemble reste totale. Puis, un pont mettant en lumière des choeurs immaculés fait office d'envol pour un dernier refrain bouleversant d'ampleur, de mélancolie insidieuse, car éclairée par le soleil couchant. Dans ces conditions, il est vrai qu'on oublierait vite le final constitué par Last One Awake (=>), appendice court et presque indéchiffrable, pour le coup véritablement perdu, peut-être trop marqué par l'épisode précédent. Qu'importe, il s'agit d'un retour sur terre lent mais nécéssaire. Le voyage était beau, avant tout plein de promesses, et déjà, d'une forme de maturité.

lundi 23 août 2010

Un single #7 : The Pains Of Being Pure At Heart - Everything With You [2008]

Il y a des chansons, des singles, qui raisonnent dans l'histoire d'un groupe comme un déclic, un retournement de situation, un changement radical. Combien, sur ce format, ont explosé en vol, se sont perdus ? Combien d'autres, au contraire, sont passés du statut de parfaits inconnus à celui de héros, de leur chapelle ou de la planète entière ? Pour The Pains Of Being Pure At Heart, le tournant s'est produit en Octobre 2008, avec la sortie de leur première référence chez Slumberland, le single Everything With You. Avant ça, la bande de Brooklyn peinait à se faire remarquer au delà des quelques allumés qui suivaient les nouveaux groupes indie-pop en espérant une vague résurrection médiatique de cette scène. Un EP auto-produit (à 3 seulement, avec une boite à rythmes) et distribué par leur propre label (Painbow Records), quelques split-singles, et c'était à peu près tout. DIY, et pas encore sur le radar. Puis, donc, la signature chez le plus beau label indie-pop américain. Et tout bascule.

Qu'a donc cette face-A, Everything With You, pour mettre à ce point le feu aux poudres ? Tout, serais-je tenté d'affirmer. Quatre accords lacérés servent d'introduction à un brûlot noisy-pop intemporel. Le propos peut sembler heurté et urgent, marqué par l'engagement de cette rythmique rutilante. Mais au fond, d'autres impressions, plus mélancoliques, dominent, amenées en particulier par la voix effacée de Kip Berman, et sa façon d'égrainer les "Are you with me ?", en duo garçon/fille avec Peggy Wang. Un peu comme deux gamins, perdus mais amoureux, qui regarderaient autour d'eux avec fébrilité et inquiétude, avant de s'abandonner à ne plus penser qu'à eux-mêmes dans un refrain qui déferle avec évidence. Le contraste est d'ailleurs jouissif, tant le déluge de guitares semble les dépasser, eux et leur déclaration innocente et touchante ("I'm with you, and there's nothing left to do/Tell me it's true/I'm with you, and the stars are crushing through/Tell me it's true/I want everything with you"). Le solo passe en laissant le même brasier émotionnel qu'un baiser donné à la bonne personne, au meilleur moment. La magie de certains instants bel et bien vécus, The Pains Of Being Pure At Heart parviennent à la retranscrire, enrobée d'énergie adolescente et de sentiments incandescents.




Le coeur bat peut-être encore plus fort quand déboule la face-b éponyme The Pains Of Being Pure At Heart (=>). Le miracle fuzz opère pour de bon : la mélodie très pure et les paroles respirent une insouciance infectieuse ("So close your eyes/We will never die no, no we will never ... die."). Les mots semblent si simples, mais sont en réalité porteurs authentiques de sens, d'importance, pour peu qu'ils soient chantés à la façon de Kip Berman, la gorge nouée et le coeur serré. La composition est d'une intensité éclatante, et s'impose, à mesure qu'elle refuse de faiblir, de retomber, comme un hymne capable en un instant, dans sa course folle, de tout emporter, de tout faire oublier. Une nouvelle fois, le groupe démontre son génie dans l'art de décrire certains moments, perçus avec une puissante sincérité. Chez les coeurs purs, ces chansons sonnent comme un exutoire, l'expression magnifiée de ce que l'on a pas pu, ou pas su retenir. "We will never die", répètent-ils pour conclure. Dit comme cela, je me laisse volontiers convaincre.

 
 
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