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dimanche 6 mars 2011

Un single #18 : My Bloody Valentine - You Made Me Realise EP [1988]

Amoureux du bruit qui court, voici un single qui n'a pu que vous marquer, tant il relève du mythe. Il faut bien dire que My Bloody Valentine viennent à l'époque de signer chez Creation Records (cela s'est fait en 1987), et qu'ils vont découvrir le fait de travailler sur une structure capable de leur offrir un vrai soutien logistique, bien plus en tous cas que Lazy Records, chez qui ils sortent juste avant le single Strawberry Wine et le mini-album Ecstacy (déjà pas si éloignés du statut de références majeures du mouvement noisy-pop). Bref, la sortie de You Made Me Realise à l'été 1988 sur le label d'Alan McGee fait donc office de tournant, comme si Kevin Shields, non content d'écrire des pop-songs souvent magistrales, prenait conscience qu'il peut leur donner un aspect totalement inédit sur un plan formel. La dimension atteinte relève à certains égards de l'inimaginable, mais décrit pourtant à merveille l'éventail de possibilités qui mènera les Irlandais là où l'on sait.

You Made Me Realise se montre incontrôlable dès son commencement. La batterie est martyrisée par un Colm Ó Cíosóig furieux, les sont guitares terriblement bruyantes. Le couplet (puis le refrain à suivre, quasi-indissociable) est un modèle d'urgence pop, dont la brutalité frappe directement, en plein coeur, mais dont la mélodie acidulée et hallucinée marque peut-être tout autant par son immédiateté. Kevin Shields et Bilinda Butcher partagent des paroles énigmatiques lancées comme de très loin, nerveuses jusqu'à ressembler à de l'épuisement, à la façon de ces émotions exprimées sans ménagement quand on ne peut plus les contenir. Puis le brûlot glisse dans l'impossible quand, après un début de solo, la basse bourdonne et ouvre cet "holocauste" fait d'une fusion insondable, d'une perte de repères totale et inconditionnelle au centre d'un vacarme sans forme ni logique. Et alors qu'on croit voir notre cerveau imploser et s'éparpiller en morceaux, la pop-song refait son apparition, régénérée, prête soudain à aller réellement à son terme, toujours plus désarmante. Slow (=>) vient ensuite, sur un sample brûlant, préfigurer ce qui fera la grandeur de Loveless : mid-tempo presque sexuel, plaques de guitares et de basse ardentes, Kevin Shields qui chante entre grandeur transpirante et décadence frelatée, mélodie hypnotique et dévorante. Le final semble évoquer la lourdeur d'un soir d'été où éclaterait un orage, car soudain, malgré la chaleur rassurante, tout devient électrique, tendu.



Sur la face-B, on trébuche en premier lieu sur Thorn (=>), qui, malgré un larsen continuel qu'on pourrait vite trouver inquiétant, s'aventure sur les terres d'une noisy-pop plus ensoleillée. Mélodie bubblegum entêtante (surtout cette ligne de basse joliment délurée), Kevin Shields qui prend le chant en branleur flamboyant ("No thoughts, no dreams, no wishes and no fear."), la composition s'avère étonnamment enthousiasmante, tout-à-fait dans la veine de ce que le groupe avait proposé jusqu'alors. La suite, c'est la sublime Cigarette In Your Bed (=>), hymne romantique et usé, construit autour de breaks alternant tantôt les déflagrations de guitare (soutenues par une batterie à la lourdeur écrasante), tantôt des passages où un calme tout relatif laisse Bilinda Butcher exprimer sa sensualité. Le final est en tous points magistral, quand l'épais brouillard se trouve traversé dans une course folle, ponctuée par quelques onomatopées soufflées avec insouciance. Pour conclure, Drive It All Over Me (=>) se trouve finalement gagnée par une forme de douceur, et de simplicité. Là encore, on pense à l'époque fondamentalement C86 du groupe, tant la pop-song est éclatante, ravageuse car limpide, baignée d'une caresse de fuzz qui sait se montrer ouvertement lumineuse. La mélodie est divine, juste assez en tous cas pour donner envie de fermer ses yeux et de se laisser embarquer dans ce tourbillon délicieux, sucré et rêveur. À l'évidence donc, My Bloody Valentine venait en 1988 de réussir des débuts mémorables sur Creation Records, et d'attirer enfin réellement l'attention générale ... en même temps qu'il avait marqué durablement l'imaginaire collectif.

vendredi 10 septembre 2010

Un album #5 : My Bloody Valentine - Loveless [1991]

Il est des albums que l'on n'oserait évoquer, de peur de ne pas en saisir toute l'essence. J'ai longtemps hésité sur le bien fondé de quelques lignes à propos du Loveless de My Bloody Valentine. Il faut bien se rendre compte que l'on n'appréhende pas facilement l'oeuvre majeure de Kevin Shields. Mettre des mots sur une telle immensité, mais pour quoi faire ? Allez savoir, j'avais envie de raconter une histoire. L'histoire d'un album qui a bien failli faire couler Creation Records, le label, qui avait osé donner aux Irlandais tout ce qu'ils demanderaient. Un album qui marque l'apogée totale d'un mouvement shoegaze chatoyant. Un album, enfin, et surtout, qui dépasse nombre de limites que l'on s'imaginait infranchissables.

La déflagration qui nait sur Only Shallow s'avère, d'entrée de jeu, époustouflante. La batterie, bien que martelée, sort à peine la tête, et le déluge de guitares (la pochette du disque avait vu juste) est tel que la voix sensuelle et flottante de Bilinda Butcher se pose en antithèse délicieuse, douceur figée dans une tempête de bruit. Déjà, la mélodie se dessine, légèrement sucrée, troublée, mais envoutante. On pourrait presque s'arrêter là, sur cette composition magistrale (secondée d'un appendice fumant), première image d'un album impossible. Pourtant, vient déjà Loomer (=>), son rythme fatigué, son mur de guitare qu'on semble pouvoir toucher, tellement il est épais, tellement il semble glisser sous nos pieds. Bilinda, elle, se montre séduisante, et semble faire de chaque phrase un clin d'oeil. Dans la foulée, on pourrait croire inexplicable la minute de transition intitulée Touched, laissée au batteur Colm Ó Cíosòig. Elle marque, c'est cependant intéressant, un abandon total des guitares, pour une formule bruitiste qui bien que peu développée, signifie à quel point le groupe avait osé quitter ses propres sentiers battus.


To Here Knows When pose ensuite l'aplat sonore le plus épais du disque. La mélodie distendue, les guitares enveloppantes, les murmures de Bilinda dans un final intense, évoquent une magie nocturne et brumeuse, et une atmosphère, osons le mot, sexuelle. When You Sleep renoue elle ensuite avec un rythme plus enjoué. Comme un certain nombre de chansons sur l'album, elle est composée de couplets où s'épuisent des voix fantomatiques, avant un refrain instrumental dévastateur par son ampleur, son évidence mélodique, ses détails inexplicables (quel instrument peut bien produire ces sons ?). Fait rare, on saisit ici quelques paroles au vol, échappées pour une fois de manière vaguement intelligible. Peut-être la chanson du disque la plus fidèle au format pop classique, et aux impressions qu'il véhicule par son immédiateté. Sur I Only Said, l'abstrait prend à nouveau les commandes, pour diffuser des sensations planantes, dans une bouffée de défonce et de drogue, de lâcher prise (de lassitude ?). On ne songe même plus à résister à ce tourbillon de guitares sans mesure, à la fois hypnotique et extatique. On plonge, et l'on ne se demande même plus quand remonter.


Si l'on pensait s'être approché du fond, l'ouverture de la face-B sur Come In Alone nous emporte soudainement très en hauteur, loin au dessus de tout (ou peut-être de rien), pour une escapade amoureuse en apesanteur, rythmée ça et là par une batterie éclatée et des distortions perdues qui, à l'image de la voix, agissent comme un souffle dans le coup, raffraichissant et parfois excitant. Le contraste est troublant quand survient Sometimes, morceau le plus intimiste du disque, baigné des chuchotements de Kevin Shields, et de guitares brûlantes. Dans cette chambre, se joue l'expression d'un romantisme brisé, d'espoirs sans retour, de questions sans réponse. Loveless ne porte jamais aussi bien son nom que dans ces instants de perdition, d'usure, qui se dégagent d'une mélodie éteinte, comme si le processus de création, chaotique, avait irradié profondément l'oeuvre. Pourtant, l'univers évoqué ensuite par Blown A Wish semble tout acidulé, et le brouillard se trouve soudain constitué de sucre glace, laissant filtrer une guitare au lever du soleil. Ou comme si le garçon perdu sur la piste précédente avait trouvé avec lui, au petit matin (ou dans un rêve ?), quelqu'un pour le comprendre et lui glisser quelques mots à l'oreille. On trouve ensuite l'abrasive What You Want, menée de main de maitre par les fûts métronomiques de Colm Ó Cíosòig. Comme souvent, guitares, basse et voix se conjuguent dans une couche de son qu'on croit pouvoir appréhender lors d'un couplet déposé, avant qu'explose un refrain majestueux, éclatant.


Le temps d'une transition mystérieuse, et le disque s'achève sur l'imposante Soon, ouverte par un beat synthétique, avant qu'une boucle de batterie très rave ne prenne le relais. En résulte un cross-over épique, entre dance estampillée Madchester, shoegazing, et intentions pop. Mais le morceau joue dans le dépassement de ces bases : mélodie entêtante, structure éparpillée, longueur assumée, breaks efficaces, guitares incandescentes. Danser, rêver, et se laisser porter par une évidence, le temps de 7 minutes réellement uniques. Et c'est à mon sens l'image qu'il faut garder de Loveless : celle d'une oeuvre transcendentale, aux repères identifiables, mais totalement surpassés. Avant tout, Kevin Shields sait écrire des mélodies intemporelles, mais sa force est de les mettre en lumière sous un jour inédit, entre ambition démesurée et sensibilité exacerbée. Car, aussi, le couple Kevin Shields/Bilinda Butcher a tout donné, a trop donné à cet idéal, au point d'en sortir vidé de sa substance ("Loveless", sans amour ...), en même temps que de toute inspiration. Reste pour nous l'occasion d'être subjugués par une beauté éphémère et furtive, mais en tous points éblouissante.
 
 
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