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jeudi 15 septembre 2011

Chez Sarah #16 : Brighter - Noah's Ark [SARAH 27]

En à peine 5 années d'existence (de 1989 à 1993), Brighter auront illuminé Sarah Records. Au travers de 4 singles (dont un EP de 5 titres) et un album, le groupe de Keris Howard (futur Harper Lee), Alison Cousens et Alex Sharkey avait trouvé ce son d'une incroyable douceur, écrit ces compositions aux lignes voilées, décrit ces impressions fugaces qui collent si bien aux sentiments, ravagé les cœurs de ceux qui avaient voulu se laisser emporter par cette tristesse diffuse mais éclatante. Une discographie parfaite, désarmante, qui s'était ouverte en 1989 par Around The World In Eighty Days, déjà évoqué en ces pages, et qui se poursuivait en Février 1990 par ce single intitulé Noah's Ark. Les galets maladroitement disposés, cette pochette de bord de mer, en disent déjà long sur les trois pop-songs rencontrées sur ces 7 pouces : c'est innocent, exalté, le temps passe à une vitesse qu'on ne peut raisonnablement expliquer, et ça rêve beaucoup, énormément même, d'un ailleurs, plus loin que l'horizon ... En avant, pour la référence numéro 27.

La face-A, donc, pour Noah's Ark (=>). Du Brighter caractéristique, si j'ose dire : une guitare acoustique jouée avec une infinie paresse, une électrique, en arpèges, à la sublime luminosité. Keris Howard entre, et on sent immédiatement dans sa voix toute la mélancolie possible. Ses premiers mots sont, en effet, résolument évocateurs : "I say goodbye and I sadly smile./Has it all been worthwhile, or a waste of time ?/Just a waste of time." Un regard en arrière déchirant, qui pose à lui seul l'atmosphère d'une chanson qui vogue longtemps et lentement sur une mélodie feutrée, aux timides variations. Brighter dépeint ainsi ces instants foudroyants, quand les yeux deviennent humides, quand les regards se perdent sur des ciels de traîne, quand plus rien n'a réellement de sens. Puis le tourbillon débute sans prévenir, après que la guitare électrique ait pris le pouvoir, soutenue par un synthé usé : une batterie, si rare, vient irradier d'émotions ce final égaré, où ne nous parviennent plus que des "la la la" qui s'envolent, dispersés par le vent, comme les cheveux sur les visages des jeunes filles quand souffle une brise délicate.

Deux morceaux sur la face-B, à commencer par I Don't Think It Matters (=>). Le ton se fait plus léger, et le soleil semble revenir (après le déluge ?). Un Brighter printanier en quelque sorte, à peine sucré, tout juste souriant, accompagné de mots qui ressemblent à l'amour (même si l'on peine à les déchiffrer), puis ce "I don't think it matters then/Should it matter ?", forcément touchant, car glissé avec assurance, et même une pointe de malice. La mélodie, tout au long de ces trois minutes, rassure et cajole, car elle est simple et clairvoyante. Reste tout de même une question bien légitime : Does Love Last Forever ? (=>) Le tempo est en tous cas pour le moins enjoué, incitant à un optimisme dont on espère qu'il guide la réponse. On esquisse sans mal des pas de danse, en laissant pourtant notre cœur s'arrêter juste après le refrain, quand la boite à rythmes se tait pour mettre brièvement en valeur l'évidence et la pureté de la ligne de guitare. Keris Howard chante de sa voix raffinée et insaisissable des mots trop vite échappés, animés d'une excitation sincère. On sait bien que la réponse à la question n'arrivera jamais vraiment. Ou peut-être que si, finalement, quand un pied allume une pédale de fuzz jouissive, du genre à se sentir terriblement vivant, du genre, aussi, à promettre que l'espoir est permis.

samedi 27 août 2011

Chez Sarah #15 : The Field Mice - Sensitive [SARAH 18]

Que dire pour introduire Sensitive, de The Field Mice ? C'est peut-être la sortie de Sarah Records qui a le plus compté dans la destinée du label. Allez savoir pourquoi (mais une écoute suffit sans doute à comprendre) un single peut bousculer, renverser, emporter l'imaginaire collectif de tout un tas de gens. Oui, parfois, c'est aussi simple que ça, et le réel vient toucher le symbolique, l'oeuvre et l'auditeur ne forment plus qu'un, l'identification est totale. Sensitive, sorti en 18ème position, le 27 Février 1989, restera à tout jamais le single fondamental de Sarah, celui, en tous cas, que nombre d'amoureux de la structure de Bristol garderaient s'il ne devait en subsister qu'un. C'est donc sans doute habité d'une forme de fébrilité que je vous le présente, comme si oser en parler était risquer de mal exprimer tout ce que ces deux chansons gravées sur microsillon représentent pour moi, et probablement pour d'autres. Mais qu'importe, car j'ai envie, si ce n'est besoin, d'en parler. Et ce ne sont pas les mignons pingouins de la pochette qui m'arrêteront ...

Sensitive (=>) donc, sur la face-A. La plus évidente des évidences. Car à l'instant où commencent les arpèges brumeux, au moment où l'on comprend que la boite à rythmes ne s'arrêtera plus, à la seconde où la basse étire le tout, on comprend que quelque chose de spécial est en train de se passer. C'est tout juste avant que la fuzz ne vienne sublimer un coup de vent, ébranler les sentiments. Bobby Wratten commence à chanter. Il est fragile, doux, presque sûr de lui, alors même qu'il exprime le fait même d'être dépassé par le monde, par les autres. C'est là qu'est toute sa force, car Bobby Wratten assume, porte en étendard, écrit un hymne. Un hymne démesurément sensible, parce qu'il ne sait pas vivre autrement, et moi non plus d'ailleurs. "If the sun going down can make me cry./Why should I, Why should I/Why should I not like the way I am ?" et tout semble énoncé. Qui oserait défendre une telle idée, selon laquelle s'émouvoir à en pleurer pourrait aussi constituer une façon d'appréhender sa vie ? Le refrain n'exprimera pas autre chose que cette beauté, pour beaucoup illusoire, pour certains fondamentale. Puis la mélodie fulgurante s'écorche dans une outro à fleur de peau, sans limite, bouleversante et ravagée, dont on aimerait qu'elle dure éternellement, alors que, digues comme retenues, tout semble lâcher ...

Le plus fou dans cette histoire, c'est sans doute que la face-B, When Morning Comes To Town (=>), est tout aussi incroyable. L'atmosphère est à la fois très différente et très semblable à celle de Sensitive : on ressent terriblement ce coeur serré, cette chambre d'étudiant en hiver, chauffée au point de laisser de la buée sur la vitre de la seule fenêtre de la pièce. Les yeux sont plongés dans le vague de cette mélodie délicate, cajoleuse mais brisée, les mots prennent tout leur sens. Il est question d'une rupture, à l'évidence, mais d'une rupture pas comme les autres. Si l'année suivante, End Of The Affair constatera les dégâts, désespérée et résignée, When Morning Comes To Town se glisse dans une vision plus apaisée, fatalement mélancolique, mais ponctuée d'un sourire timide. Au fond, ces deux voix (Nina Handrews s'ajoutant à Bobby Wratten) s'accordent à merveille, et c'est bien là que réside l'immensité du morceau. Oui, les arpèges subliment la lumière de ce jour qui se lève. Oui, le clavier caresse, enveloppe. Oui, la guitare acoustique porte le monde sur ses frêles épaules. Mais ces deux voix disent tout. Tout de cette histoire au destin un peu cruel ("All things have to end/They have to and they do./And they do."), tout de ce qui ne s'effacera jamais ("I'll think of you always/For you know as well as I/That for you I would have/Died and would still die/Would still die."). Puis, surtout, du fait de se quitter avant qu'il ne soit trop tard, avant que la perfection de cet instant ne s'évanouïsse : "This way it is the way no rain of cutting words/I'm happy to go out like this, if happy is the word." Alors, si les larmes coulent, elles ont, plus que le goût de la tristesse, celui de l'émotion la plus pure, et la plus intense.

mardi 26 juillet 2011

Chez Sarah #14 : Blueboy - Clearer [SARAH 55]

Blueboy est, et restera, toujours, un groupe à part chez Sarah Records. Un groupe qui a déplacé certaines frontières par son approche de la pop, face la relative homogénéité qui caractérisait son label et son époque, en apportant une palette sonore originale et majestueuse. Blueboy, c'est, aux origines, Keith Girdler et Paul Stewart, deux garçons venus de Reading. Le premier est chanteur, à voix d'ange, de celles dont on se souvient à tout jamais. Le second est guitariste, doué comme pas permis, capable de lignes mélodiques qui dépassent le cadre de la jangle-pop pour embrasser tantôt le jazz, tantôt la bossa-nova. Clare Wadd et Matt Haynes ne résisteront pas à la demo reçue aux environs de 1991, et leur proposeront un premier single chez Sarah. Il s'agit de Clearer, qui sort en Octobre, référence numéro 55, sous une pochette rougeoyante, avec l'impression que la clarté du titre résume à elle seule les deux chansons gravées sur ces sept pouces.

La chanson titre Clearer (=>) développe une indicible perfection dès ses arpèges introductifs, plongés dans un echo glacé. La mélodie qui se dessine est lumineuse, pure, perdue sur des nuages immobiles qu'on croit pouvoir toucher, le temps suspendu. Les accords, acoustiques et soyeux, sont ensuite joués avec la plus absolue douceur, caresse rêveuse, alors que la voix de Keith Girdler nous effleure, sensible et forte à la fois, mêlant délicatesse et assurance. Sans se perdre dans les erreurs du genre, il livre un texte de protest-song qui défend avec pudeur et justesse le combat homosexuel, au nom de l'amour, plus que de toute autre argumentaire ("Don't restrict me, don't restrict me.", ou, plus loin, "So let me live and let me love, I need love so bad."). Le refrain représente une profonde respiration, soulignée par la discrète apparition de la section rythmique. Puis on dépasse des guitares égarées mais splendides, fourmillant de détails mélancoliques, lors d'un pont qui invite à l'introspection. Indéniablement, Clearer fait partie de ces chansons qui mettent à nu les sentiments, évoquant une révolte intime et presque silencieuse, un souffle fragile mais surtout humain, car soulevé par un espoir ineffable.

Sur la face-B, on trouve Alison (=>) (prénom plus tard honoré par Slowdive, mais c'est une autre histoire). La guitare électrique se balade toujours avec légèreté derrière le chant des oiseaux, coulée dans un delay qui convoque les méandres de Vini Reilly (The Durutti Column). La boîte à rythmes minimaliste et pesante vient pourtant apporter un contraste, en juxtaposant une pesante ambiance d'orage d'été. Reste que le virtuose Paul Stewart joue des rayons de soleil pour éclairer la voix cette fois à peine plus hésitante de Keith. Les images subtiles décrites dans son texte sont perceptibles, presque visibles, même si elles sont exprimées dans une élégance irréelle ("Alison, the stars shine down on you/And stars shine through/A night so blue"). Un refrain qui vient balayer ce que l'on imagine possible, tutoyant jusqu'aux étoiles qu'il figure, s'envolant bien plus loin que les limites communément admises ... Blueboy affiche ainsi sa singularité, à l'instant même où débute son éclosion. Bientôt viendra le temps de l'épanouissement.

lundi 18 juillet 2011

Chez Sarah #13 : Action Painting! - These Things Happen [SARAH 28]

Dans un grand moment de théorisation probablement empreint d'une légère d'ironie, Matt Haynes, co-fondateur (avec Clare Wadd) de Sarah Records aurait expliqué que tout label se devait d'avoir un groupe dont le nom contiendrait un point d'exclamation ... Pour ne pas déroger à cette règle, la structure de Bristol accueille donc dès Février 1990 la formation de Brighton Action Painting!, un quatuor mystérieux à la destinée météorique (trois singles chez Sarah, un chez Damaged Goods, et ce sera tout). L'occasion de découvrir Sarah sous le jour nouveau et intéressant de l'influence punk, dont on sait que l'éthique Do It Yourself a eu une importance fondamentale, mais qui parfois a irradié une part du son de certains groupes, en plus de leur vision de la pop-song immédiate, jouée vite et à l'arrache. Ainsi, ce These Things Happen est introduit par quelques mots malicieux qu'on peut lire au dos de la pochette du 45 tours : "Two pop-songs before our instruments bust, amen!"

Sur la face-A, c'est These Things Happen (=>) qui nous accueille avec une (ou plusieurs ?) guitare acoustique qui carillonne, très C86 en ce qu'elle mêle soleil radieux et douceur matinale. La voix du chanteur ne se pose pas, préférant voler très loin au dessus, évoquant la distance et la hauteur qui caractérisent la présence d'un Robert Smith. La ligne mélodique qui mène au refrain est très intéressante, puisque les guitares dansent et tourbillonnent, hésitent un peu, avant finalement de se lancer, relayées par un synthé qui sonne fatalement cheap (disons que la cold-wave s'est égarée là). Ce refrain sonne, malgré ses paroles ambiguës ("So sad to see the way you turn now I said/I never ever see you cry/I never meant a single word that I said/Lie lie lie"), comme un passage enthousiasmant et entraînant, tant le rythme y est soutenu, tant les guitares virevoltent avec légèreté. Des guitares qui laissent un vide à couper le souffle dans un final où synthé et voix se trouvent seuls, pris de vertige. Un dernier éclair, et c'est terminé ...

Côté face-B, Boy Meets World (=>) démarre sur les mêmes bases : des six cordes brûlantes qui cavalent (on pense à The Wedding Present), sur une batterie qui cette fois fleure bon la rythmique punk qui tabasse, tête baissée et grosse envie d'en découdre. Le chant lui-même est bien moins soigné, plus sauvage et déraillant que sur l'autre face. Mais de toute façon, ces "Wake up, wake up!" et autres "Shake up, shake up!" ne peuvent s'exprimer que sous cette forme, non ? La surprise du morceau, c'est d'entendre distinctement la basse, qui par ailleurs porte à elle seule la mélodie. Toujours est-il que l'ensemble, troussé dans un amateurisme rafraîchissant (le pseudo-solo final vire presque au n'importe quoi), peut mettre du haut de ses moins de deux minutes d'urgence ravagée, un joli bordel au fond des chambres des amoureux de Sarah ...

lundi 20 juin 2011

Chez Sarah #12 : Another Sunny Day - Anorak City [SARAH 3]

Je crois avoir déjà utilisé, la première fois que j'ai parlé d'Another Sunny Day (pour I'm In Love With A Girl Who Doesn't Know I Exist), le terme d'"hymne". "Rien que ça!", pourrait-on me rétorquer, mais c'est pourtant la seule manière, à mon sens, d'expliciter à quel point les chansons d'Harvey Williams sont de celles qui marquent les esprits par leur acuité, évoquent une époque par la définition exaltée qu'elles en donnent, et s'avèrent indispensables tant elles paraissent synthétiser l'imaginaire collectif. Un peu plus de deux minutes suffisent à Anorak City, troisième référence chez Sarah Records, pour ouvrir, dès sa sortie en 1988, le sillon de ces chansons éclatantes, sillon par ailleurs gravé sur de fins morceaux de vinyle dits "flexi-disc" (celui-ci ne fait d'ailleurs que 5"), produits à prix avantageux, mais voués à rapidement se détériorer, s'abîmant plus vite que le temps qui passe ...


Anorak City (=>) donc. Le ton est donné dès la première seconde : une batterie rudimentaire galope tête baissée, tandis que la guitare abuse d'un seul accord. Cette guitare fait presque le morceau à elle toute seule : branchée sur une pédale de fuzz, elle irradie littéralement la chanson d'une insouciance magistrale. Il n'est alors même pas étonnant d'entendre arriver la voix d'Harvey Williams, tellement perdue dans cette production à trois sous que l'on jurerait que c'est un enfant qui chante ces mots, avec toute la naïveté du monde. L'évidence naît sans doute de la rencontre de l'énergie effrontée des six cordes craquantes et crépitantes, avec l'innocence twee la plus pure qui prend forme sur les "la-la-la" du refrain, ou dans les paroles mignonnes, même adorables ("Will you be my Anorak, baby ?/Come on honey please don't say maybe./Say you'll forever be mine./We'll stay until the end of time in Anorak City ..."). Forcément, tout ceci est porté par une mélodie fulgurante et empreinte de simplicité, avant que, pour finir, un solo déraille en larsen pour tout emporter dans un sourire coquin. Magique!

mardi 22 mars 2011

Chez Sarah #11 : The Sea Urchins - Solace/Please Rain Fall [SARAH 8]

Si j'avais eu un tant soit peu de logique, ma série des "Chez Sarah" aurait commencé par The Sea Urchins. Pour la simple et bonne raison que le groupe de West Bromwich, juste au Nord de Birmingham, a ceci de spécial qu'il est la toute première référence de Sarah Records, leur single Pristine Christine ayant ouvert la destinée du label en 1987. Il faut dire que la formation, émergée en l'an de grâce C-86, avait sorti ses premiers flexi-discs, accompagnant des fanzines, respectivement avec Kvatch, édité par Clare Wadd, et Sha-la-la, dont un des principaux organisateurs n'était autre que Matt Haynes. Pas très étonnant donc de retrouver tout ce petit monde, qui s'était déjà pas mal tourné autour, une fois que le label de Bristol fut lancé. Mais la logique n'étant pas mon fort, je n'évoque la bande menée par James Roberts (au chant, et à la composition) qu'aujourd'hui, et par leur second single, le double face-A Solace/Please Rain Fall, sorti en Juillet 1988.

La première face-A s'intitule Solace (=>), produite par Joe Forster, un des fondateurs de Creation Records. Elle met en scène, dès l'ouverture, une guitare tranchante et délurée, ainsi qu'une batterie violente, à tel point qu'on se demande si l'on est bien chez Sarah Records. Heureusement, ces deux éléments, présents tout au long de la chanson, vont bien vite reculer dans l'agencement sonore, laissant s'exprimer un clavier complètement 60's, et surtout l'incroyable voix de James Roberts, nasillarde au possible, et pourtant toujours dans le ton, de sa plainte inimitable mais bêtement craquante. On se trouve fatalement bien vite entraîné par cette instrumentation quasi-garage-rock, qui cache pourtant une mélodie douce et ondulée du plus bel effet. Le grand moment est l'intervention impromptue d'un solo de guitare complètement classe, indiciblement déchiré et déchirant. Mais l'impression globale, sans trop que l'on sache pourquoi ni comment cette sensation émerge, c'est qu'un groupe estampillé Sarah, même en se permettant des choix radicaux, garde toujours ce rien de fragilité, si important.

La seconde face-A, par contre, est absolument dans le ton habituel du label de Bristol, au point d'atteindre même le rang de symbole. Please Rain Fall
(=>) est un de ces morceaux qui confèrent au mythe, car ils manient une imagerie tout simplement renversante. La pluie est en effet, allez savoir pourquoi, un de ces thèmes intouchables d'une indie-pop romantique et naïve, qui se plait à la contempler par-delà une fenêtre, les yeux perdus dans le vague, la tristesse sublimée. Cette chanson s'impose en exemple parfait, dévoilant un mid-tempo déprimé qui met en valeur des jangly-guitars Byrdsiennes magistrales, dont les arpèges ramènent à la beauté furtive d'instants idéaux. La voix de James Roberts traîne juste assez pour être totalement désarmante, jusqu'à cette montée pour un refrain chargé de sensibilité, marqué au plus profond par ces choses qui nous dépassent ("Right into my head, and all around me ..."). La mélancolie, soulevée par une mélodie à la fatigue sincère, s'immisce sans dire mot, comme suggérée par cette batterie qui frappe par minuscules touches, à la manière d'autant de gouttes d'eau. Mais, plus que de pluie, on comprend facilement qu'il s'agit sans doute d'un déluge ... de sentiments.

mercredi 23 février 2011

Chez Sarah #10 : St. Christopher - Say Yes To Everything [SARAH 46]

Se lancer à parler de St. Christopher, c'est évoquer un des groupes les plus majestueux du mouvement indie-pop. Le groupe de Glenn Melia (seul dénominateur commun, entouré aujourd'hui d'intervenants différents) s'active depuis 1984 (et un premier single chez Bluegrass Records) à faire vivre des perfect pop-songs toujours charmeuses, à la fois fragiles et éclatantes. Entre des passages chez The Bus Stop Label, Slumberland Records ou Elefant (sacré CV, il faut bien l'avouer), le trio formé à York s'arrête surtout chez Sarah Records, de 1989 à 1991, pour publier un album et quatre singles. Le dernier, celui qui met un point final à la relation, c'est ce Say Yes To Everything, référence numéro 46 à Bristol, sortie en Mai 1991. Pas forcément le plus connu d'ailleurs (tant All Of A Tremble, en particulier, reste dans beaucoup de mémoires, et son heure viendra en ce lieu, un jour ou l'autre), mais assurément mon préféré, allez savoir pourquoi.

La chanson titre Say Yes To Everything (=>) se voit logiquement confier la face-A. Ce qui peut surprendre au premier abord, c'est cette batterie, forte et énergique, finalement assez éloignée de ce qu'on a l'habitude de rencontrer chez Sarah Records. La guitare déboule par dessus tout ça en des accords libérés, et envoie un grand coup d'adrénaline, comme si les choses s'échappaient de tout contrôle, comme si l'envie de danser prenait le dessus, irrémédiablement. C'est entraînant (sans forcément être totalement joyeux, l'ambivalence n'étant jamais très loin), et ça respire même carrément l'insouciance quand le premier couplet s’épanche, Glenn Melia osant s'exclamer, alors que sa voix d'une douceur et d'une pureté incroyables, ne semble pas lui permettre d'être aussi aventureux. La mélodie est directe, séduisante et sucrée, et débouche avec une impossible fluidité vers un refrain à la classe infinie, choeur discret, mais envolée exaltée. L'évidence est telle qu'on aimerait que le second refrain ne se termine jamais, ce qu'il a la bonne idée de tenter de faire en ne prenant pas fin trop tôt, étalant sa légèreté sur quelques mesures de plus, nous laissant au passage sautillants, euphoriques, et la tête dans les étoiles.

Sur la face-B, la rencontre est empreinte de plus de mélancolie. It's Snowing On The Moon (=>) s'ouvre par des arpèges furtifs, déposés comme autant de faux départs, qui préfigurent pourtant une mélodie illuminée. De ce commencement, où chacun se met en place avec une facilité déconcertante, se dégage un violon qui apporte une texture rassurante tout autant que déchirante. Puis vient une batterie en mid-tempo passif, une basse qui semble avoir du mal à se retenir de bouger, et la voix de Glenn Melia, parfaite en ce qu'elle souligne des émotions immaculées sans jamais trop en faire. Le refrain, d'une simplicité désarmante, prend toute sa dimension dans sa seconde occurrence, où le groupe joue avec un quasi-silence virginal pour créer un souffle touchant, entre questionnement et vague tristesse, à la manière d'un vent hivernal tacheté de quelques flocons, venu suggérer un chagrin éclatant. Puis, après un dernier "Know by now" dont on jurerait qu'il est suivi de points de suspension, une ligne de basse élastique s'empare d'un final bien vite dissolu dans un fade-out fatalement trop court. Sans doute le signe que les chansons de St. Christopher sont attachantes au point qu'on aimerait ne jamais devoir les quitter.

vendredi 11 février 2011

Chez Sarah #9 : Tramway - Maritime City [SARAH 43]

C'est l'heure des aveux. Je suis bien trop jeune pour avoir connu Sarah au temps où elle existait. Et c'est sans doute ce trop grand espace temporel entre elle et moi qui a conduit à ce que je la rencontre par une voie détournée, claiement improbable. Car, en bon enfant de cet internet où tout est possible, je suis tombé un jour (presque) par hasard sur Foutain Island, une des compilations éditées à Bristol. Quelques transferts de données plus tard, j'ai plongé dans Sarah Records, sans logique, sans retenue non plus, parce que ce son, ces compositions, étaient ce dont ma vie avait besoin. Et la première d'entre elles fut Maritime City, signée par le groupe de Bristol Tramway. Un trio (aux origines) mené par les frères Matthew et Nancy Evans, associés à Chris Young, et qui ne sortira que deux singles chez Sarah Records, avant de trouver refuge chez les Espagnols de Siesta Records, chez lesquels un album verra le jour en 1994. Toujours est-il que je me devais de rendre hommage à leur référence inaugurale sur le plus beau des labels : Maritime City sort en Mars 1991.

C'est donc cette face-A, Maritime City (=>), qui m'a mis à genoux, comme peu de chansons. On croirait presque au début d'une chanson vaguement Dance guidée par une boîte à rythmes baléarique, mais rien ne va se passer comme prévu. Tout s'arrête pour laisser place à une guitare incroyablement passive et épuisée, et à une voix inerte, dégageant une mélancolie de l'abandon ("Just watching the hours go by ..."). Des choeurs se posent avec une touchante maladresse, murmures atones. La mélodie, immaculée, se cache derrière un voile délicat qui par transparence, fait ressortir sa justesse. Alors, on entrevoit tout ce qui peut ressembler à un cliché, à ceci près la pluie tombe bel et bien derrière cette fenêtre, sur cette ville de bord de mer grise et triste à en pleurer, ou à en écrire des chansons. Et dès cet instant, je sais que Sarah Records me servira de refuge, que rien n'aura plus d'importance que ces coeurs égarés, que la magie de ce spleen enveloppant, que ce temps perdu à le regarder s'écouler.

Ces sensations sont dupliquées sur la face-B ouverte par Boathouse (=>), à peine plus déliée, plus furtive aussi. Car, si la plupart des ingrédients se retrouvent à l'oeuvre, une douce urgence berce une section rythmique cette fois glacée, vers un inexorable destin, matérialisé dans un solo qui refuse de s'assumer, et surtout un final désarmant, suspendu à une forme de renoncement, jusqu'au fade-out fatal. Puis il y a Star (=>), également présente sur Foutain Island, peut-être plus lumineuse au départ, menée par cette guitare funambule, chancelante, venue éclairer un minimalisme toujours fragile. La mélodie est à nouveau faite de pureté, et peut-être d'un léger goût de printemps. Soudain, tout s'arrête, et ne restent que des accords et une voix, comme en perdition, laissant émerger une fêlure sublime. L'instant étreint la perfection, d'une brise légère au souffle nostalgique. Qu'importe les sentiments qu'elle disperse, je sais surtout que l'histoire est belle, et que je n'oublierai jamais Sarah.

samedi 5 février 2011

Chez Sarah #8 : Brighter - Around The World In Eighty Days [SARAH 19]

Pour un groupe portant un tel nom, l'histoire du trio Brighter est pour le moins ... obscure. Allez, on peut déjà dire qu'il s'agissait d'Alex Sharkey, Alison Cousens et Keris Howard (qui semble-t-il, menait la bande et chantait, avant de créer les regrettés Harper Lee en 1999, ou de jouer de la basse sur les deux derniers Trembling Blue Stars), trois personnages dont on ne sait donc finalement presque rien, si ce n'est qu'ils venaient de Brighton, et qu'ils retournèrent à l'anonymat (mais en étaient-ils réellement sortis ?) en 1993, après une aventure en commun qui leur fit sortir 4 singles et un mini-album chez Sarah, en sus de quelques flexi-discs complètement introuvables. Mais Brighter avaient ce son, d'une incroyable douceur, mêlée d'une indicible pureté. Un son qui pourrait définir à lui tout seul l'esthétique Sarah Records, tant il colle à l'image que l'on peut se faire (parfois à tort, d'ailleurs) des groupes passés par Bristol. Un exemple parfait sur les quatre chansons de leur premier single, Around The World In Eighty Days, sorti en 1989.

La face-A se trouve en premier lieu occupée par Inside Out (=>). Et les ingrédients s'imposent d'emblée avec une assurance désarmante : une guitare acoustique qui égraine des accords en perdition, une électrique (parfois deux en même temps) pour jouer des arpèges couverts d'une lumière matinale et nostalgique, et porteurs d'une mélodie qui varie avec légèreté. Keris Howard pose ensuite sa voix avec une impensable délicatesse, sans jamais s'imposer, sans jamais forcer. Il reçoit bien vite le soutien discret de choeurs qui glissent comme une caresse, et l'atmosphère de la chanson nous plonge dans une forme de contemplation vague mais amoureuse. Ces impressions ne seront à aucun moment démenties par Tinsel Heart (=>), là encore menée par une acoustique chaleureuse. Cette fois, les interventions de la guitare électrique se font encore plus éclatantes, sur ce qui ressemble à un refrain instrumental, même si la structure, fondamentalement pop, nous échappe parfois un peu, emportés que nous sommes dans un univers cotonneux à souhait, rêveur et forcément un peu paresseux. Et d'imaginer des couchers de soleil gagnés par la fatigue, le coeur prêt à s'arrêter de battre pour chacun des passages où la mélodie s'abandonne en un vertige d'émotion.

Une fois n'est pas coutûme, la chanson titre Around The World In Eighty Days (=>) se trouve en face-B. On y retrouve la même instrumentation touchante, au service d'une composition peut-être meilleure encore. On ne peut pas toujours déchiffrer les paroles, tant la voix se cache sur les mêmes lignes que les guitares, mais on comprend assez vite qu'une mélancolie terrible se dégage de tout ça, dans un mouvement de sincérité prenant. Le temps semble suspendre son cours pour contempler la beauté de cette mélodie simple et pourtant profonde, majestueuse. Et que dire de ce final, où émerge de la brume enveloppante une boîte à rythmes fatale, où l'envie de poser sa tête sur l'épaule de quelqu'un qui nous serrerait dans ses bras devient la chose la plus importante au monde. Alors, Things Will Get Better (=>) vient conclure, et de façon quasi-programmatique, en amenant une touche de couleur et d'espoir, un sourire timide. Le brouillard est toujours un peu là, mais plus éclairé, plus lisible peut-être. Et même si les sensations évoluent dans un registre plus positif, la cohérence du propos reste totale, toujours fondu dans un laisser-aller, un flou qui met en valeur une composition aux lignes toujours flottantes. On oserait presque parler d'impressionnisme, tant, malgré une forme de lenteur, la musique de Brighter peint des paysages éphémères, évanescents. Et pourtant, inoubliables.

vendredi 24 décembre 2010

Chez Sarah #7 : The Sweetest Ache - If I Could Shine [SARAH 36]

Je vais vous l'avouer, j'ai bien peu d'éléments pour vous présenter The Sweetest Ache (dont le seul nom pourrait d'ailleurs être à lui seul un résumé parfait de l'esprit du label). Comme un bon nombre de formations signées chez Sarah Records, les gallois furent plutôt discrets, et ont connu une existence pour le moins écourtée (à peine plus de 3 ans). Tout juste le temps de laisser trois singles et un album à Bristol, avant de passer par Sunday Records et Watercolour (pas non plus des labels monstres, c'est le moins qu'on puisse dire). Le premier élément de cette maigre discographie était ce If I Could Shine, sorti chez Sarah à l'automne 1990. Les six garçons dévoilaient, derrière un artwork très Smithien, une musique vaporeuse entre indie-pop et shoegazing, d'une pâleur sensible.

La face-A consiste donc en If I Could Shine (=>). L'atmosphère s'impose, dès le départ : les arpèges forment un épais brouillard, la batterie s'entend à peine, la basse s'étale dans une mélodie flottante et majestueuse. Cette langueur va demeurer tout au long du morceau, comme pour nous glisser dans une paresse contemplative, une inertie mélangeant magie et désespoir. Et l'entrée de la voix, douce et effacée, de Simon Court, va encore un peu plus marquer ces impressions. Il chante, comme fatigué, des mots qu'on peine à déchiffrer ("I saw you standing by the sea ...", ouverture au symbolisme poignant). Alors, les yeux mi-clos, on imagine, on se raconte une histoire un peu triste, mais fondamentalement belle. Puis on l'écoute s'élever un peu pour porter ce qui ressemble à un refrain, dépassant tout juste la tête, et suggérant dans ses paroles une douleur profonde ("If I could be the one to make you smile ..."). Et la composition de se poursuivre dans un final instrumental toujours aussi perdu, où les guitares avancent sans autre but que de s'épuiser à pleurer. Magnifique.

Côté B, on trouve Here Comes The Ocean (=>), qui s'aventure sur les terres de Ride (Andy Bell était lui aussi gallois, après tout), ou de Galaxie 500. Au bout d'une intro assez courte mais menée dans un joli fracas, Simon Court se trouve seul avec la basse de Dave Walters. Le chant exprime à la fois la force d'oser se tenir debout, et la fragilité inhérente à sa solitude. Tout se joue autour du contraste entre les "Under the water, under the sea.", lachés comme on se laisse tomber sur son lit, et les refrains instrumentaux qui évoquent une tempête de sentiments, de vagues incontrôlables, dans lesquelles une des guitares éclate dans un solo damné, en complète perdition. C'est dans ce soulèvement que la composition devient irrésistible, qu'une mélodie se sublime, et, comme souvent chez Sarah, que les choses prennent, indéniablement, du sens.

vendredi 12 novembre 2010

Chez Sarah #6 : Another Sunny Day - I'm In Love With A Girl Who Doesn't Know I Exist [SARAH 7]

Ouvrir le dossier Another Sunny Day, c'est immanquablement retracer une bonne partie de l'histoire de Sarah Records. Songez-donc : Harvey Williams, l'homme derrière ce projet, a également joué avec The Field Mice, Blueboy, ou encore The Hit-Parade (sans compter, mais il faut sortir de Bristol, une participation au Foxbase Alpha de Saint-Etienne). Mais non content que son (premier) projet solo ait inspiré un joli morceau à Belle & Sebastian, ce bon Harvey a surtout écrit quelques chansons absolument fantastiques, qui ont marqué, symboliquement au moins, l'histoire de Sarah. On pourrait citer l'inaugural Anorak City (tout un programme ...), mais je m'attarderai plutôt ici sur ce second single d'Another Sunny Day (déjà, alors que ce n'était que la septième référence du label), I'm In Love With A Girl Who Doesn't Know I Exist, sorti en Juillet 1988.

Seule sur la face-A, on retrouve logiquement I'm In Love With A Girl Who Doesn't Know I Exist (=>), dont le seul titre, à la fois malicieux et totalement désespéré, laisse présager de quelque chose dont on ne se remettra pas facilement. Et fatalement, c'est un hymne qui se joue pendant tout juste 1 minute et 38 secondes. Cela peut sembler terriblement court, pourtant tout sera dit, rien ne sera oublié. Mélodie intemporelle sur une batterie perdue, guitares superposées et belles à pleurer, l'instant est fait de magie, de cette manière qu'ont parfois les choses un peu tristes de devenir inoubliables sans qu'on sache vraiment pourquoi. Les mots, eux, sont simples, mais décrivent pourtant à merveille ces sentiments ressentis par ceux qui vivent en secret un amour impossible ("So I'll just lie and dream of the chances I've missed./I'm in love with a girl who doesn't know I exist."). Ces paroles, on a envie de les chanter à gorge déployée (ou de les murmurer dans son coin) quand ça va pas fort, quand les jambes flanchent un peu, quand les yeux sont dans le vague, ou même qu'ils sont un peu humides ... Une chanson (un archétype ?), comme un signe ultime, probablement, que Sarah savait parler aux timides ...

Sur la face-B, encore deux pépites, à commencer par Things Will Be Nice (=>), elle aussi coincée sous les deux minutes, mais qui dévoile une ligne mélodique aussi claire qu'un "autre jour ensoleillé" ... Fondamentalement simple, à peine maladroit, inévitablement touchant. Encore une fois, les paroles sont légèrement amères, mais un espoir lumineux filtre par la fenêtre entrouverte. Pour finir, on plonge dans The Centre Of My Little World (=>). Un monument d'écriture pop naïve mais incandescente, où tout va bien, puis plus vraiment, et puis tampis puisqu'on peut toujours en faire une chanson parfaite. De ces montagnes russes émotionnelles (aux arpèges éclatants ...), on ressort un peu chamboulé, mais convaincu qu'existe une place pour ceux qui écrivent ce que dicte leur coeur, seuls depuis le fond de leur chambre. Au milieu de "leur petit monde", un peu fragile, mais où tout est possible, on croise cette fille (forcément), de l'amour (nécéssairement), des déceptions (fatalement), et surtout des pop-songs magistrales, manifestes sincères de leurs histoires introverties ...

mercredi 6 octobre 2010

Chez Sarah #5 : The Rosaries - Forever EP [SARAH 62]

J'évoquais il y a peu Eternal, projet éphémère de Christian Savill, auteur en tout en pour tout d'un seul single. Cette trajectoire météorique, The Rosaries, autre groupe tenté par des atmosphères shoegaze, l'ont également expérimentée. Car en 4 années d'activité (enfin, tout est relatif), le trio originaire de Coventry, mené par Laura Watkins (au chant), aura tout juste eu le temps de jouer un malheureux concert, d'enregistrer des demos, de diffuser quelques chansons dans des compilations de fanzines, et enfin, peut-être l'élément le plus important de leur carrière, de sortir ce Forever EP chez Sarah Records, en 1992. Plus grand chose ensuite, pour ne pas dire plus rien. Et si plus grand monde ne se souvient d'eux, il reste toujours chez Sarah une place pour ces oubliés qui, même si cela n'a duré que trois chansons, furent bel et bien magnifiques.


La face-A est confiée à Leaving (=>). La magie opère immédiatement, en particulier grâce la voix adolescente et légère de Laura Watkins, qui gambade tranquillement sur des arpèges délicats semblables à des fleurs en train d'éclore au printemps. Rentre enfin la guitare acoustique, qui, ponctuée de quelques coups de grosse caisse, va faire monter le morceau en tension. Cette ascension est douce, progressive, mais totalement inarrêtable. Comme si une forme de curiosité poussait à se laisser emporter par la composition, on se retrouve surpris à l'instant où Laura force sur sa voix avant de déclamer avec fermeté ses "I'm leaving you", soutenue par un torrent de guitares shoegaze. La gamine n'est plus, elle prend son envol, et s'affirme dans un vacarme ravissant.


Une fois le disque retourné, on rencontre Anything (=>), menée par une guitare aux accords soyeux, et une section rythmique touchante car un peu gauche. Entre quelques hésitations malicieuses se déploie une mélodie ample, aérienne mais superbement intense. La voix géniale de Laura survole à nouveau l'ensemble avec aisance, avant qu'une pédale de fuzz chaleureuse n'emporte la composition dans un instrumental final désarmant d'évidence, très Sarah Records dans l'esprit : soudain, tout semble s'éclairer, prendre un sens exacerbé juqu'à en paraître nouveau. Suit pour conclure Ivory Tower (=>), balade à la mélancolie sucrée, coucher de soleil à la lumière idéale, arpèges qui se reflètent sur l'eau, une voix d'ange pour se laisser bercer. On y décèle une profonde émotion, plongée dans une innocence qui change forcément la perception des choses. Tout n'est ici que magie duveteuse, et l'on goûte à la beauté singulière d'un vrai cocon de sentiments. Alors qu'importe les sourires ou les larmes, car ces rares instants méritent juste d'être vécus.

jeudi 16 septembre 2010

Chez Sarah #4 : Eternal - Breathe [Sarah 31]

Eternal. Drôle de nom, tout de même, pour un groupe qui aura, dans son histoire, sorti en tout et pour tout ... un seul single, ce Breathe, chez Sarah en Juin 1990. Une trajectoire d'étoile filante donc, éphémère, mais superbement lumineuse. Surtout, une influence réelle, en particulier sur la ville de Reading, dont le groupe est originaire, et qui verra apparaitre dans la foulée des groupes aussi importants pour la scène shoegaze que Slowdive (avec lesquels Christian Savill, chanteur et guitariste d'Eternal, officiera à la guitare) ou Chapterhouse, et ce avec une évidente filiation sur le plan de la mise en musique. Car Eternal déploie un son ample, fait d'un mur de guitares épais, crémeux, fait rare dans le catalogue de Sarah Records. Reste cependant la qualité de l'écriture pop, et de ce point de vue, impossible de se tromper.

La face-A est confiée à la vaporeuse Sleep (=>). On y découvre une guitare acoustique perdue dans des couches et des couches de guitares épurées. Sur les couplets, la voix de Christian Savill est totalement égarée, et se traine sans qu'on ne comprenne rien à ce qu'il peut bien chanter. Qu'importe, car elle rend merveilleusement bien le désenchantement d'une composition à la lumière dégradée. Le refrain instrumental est lui d'une beauté crépusculaire et intense, comme si de la fatigue s'échappait un peu de vie, comme si quelque chose prenait forme, en restant pourtant indescriptible. La timidité habituellement assumée des groupes Sarah semble mélangée ici à l'usure, et les incantations finales d'une guitare sur-aigüe ressemblent à des larmes qui coulent le long d'une joue. Il fallait bien que certains perdent un peu le contrôle ...


Sur la face-B, on trouve en premier lieu la chanson-titre Breathe (=>), composition pop éclatante, à la clarté retrouvée. La guitare shoegaze emprunte à peine à la jangly-pop, pour porter des couplets à la mélodie douce et matinale, dans le murumure d'un Savill rêveur, et qui semble rebondir sur les murs de son. Alors que les guitares ne semblent plus vouloir bouger, c'est lui qui mène, sans jamais rien forcer, la superbe mélodie du refrain, évidence planante, horizon infini. Survient enfin un pont comme un coup de tonnerre, où l'onde se brouille, s'énerve. Pourtant, le dernier refrain, à la suite, noyé dans cet orage bruitiste, reste imperturbable, créant une délicieuse ambigüité entre le calme et la fureur. Une des ces chansons qui emportent loin, très loin. La clôture est confiée à Take Me Down (=>), qui joue la carte d'un larsen agressif, et d'une basse inquiétante très 80's. Un habillage très MaryChainien donc, qui colle malheureusement assez peu avec la voix de Savill, mal mise en valeur, et avec une mélodie qui peine à se démarquer. Un signe intéressant, montrant qu'un groupe de Sarah s'aventurant sur le terrain la dureté ne peut y être vraiment à sa place. Dommage, surtout que l'écoute de la Demo (=>), bien plus aérée, lente et reposée, offrait de jolies perspectives, avec ses violons qui semblent couler (pleurer ?), dans une ambiance majestueuse. Toujours est-il que, même très éloignés des canons de Sarah au niveau des sonorités, Eternal a su, le temps d'un unique single, faire vivre d'une autre manière la timidité et la fragilité, ingrédients classiques des signatures du label. Une autre voie était donc possible, et il faudra attendre l'apparition dans la catalogue de la maison de Bristol de Secret Shine pour à nouveau ressentir cette douceur duveteuse, et entendre ces guitares qui sortent de la chambre ... pour gagner les étoiles.

samedi 28 août 2010

Chez Sarah #3 : The Wake - Crush The Flowers [Sarah 21]

Autant le dire tout de suite, The Wake est sans doute le groupe le plus atypique de Sarah Records. Pas pour sa musique, qui s'intègre sans trop de difficultés au catalogue de la maison, mais plus pour le plan de carrière : The Wake est un des rares (le seul ?) groupe de Sarah à avoir connu son heure de gloire (bien mince, forcément) avant son passage à Bristol. Les écossais avaient en effet sorti entre 1982 et 1987 deux albums et quelques singles du côté de Manchester et du cultissime label Factory cher à Tony Wilson (Joy Division, New Order ou les Happy Mondays, pour n'en citer que les plus évidents représentants). Originalement branché post-punk, le groupe (dont Bobby Gillepsie fut membre, au tout début de l'aventure) avait entamé le virage indie-pop dès 1985, sur l'album Here Comes Everybody. Avant donc que Clare Wadd et Matt Haynes, amateurs de longue date, ne réussissent à convaincre Gerard "Caesar" McInulty, leader du groupe (à l'époque en froid avec son précédent label), de s'engager chez Sarah, pour une première sortie, le single Crush The Flowers (nous sommes en Octobre 1989).

La face-A est logiquement confiée à Crush The Flowers (=>), qui débute par une boucle (samplée ?) de synthé sautillante, mais à l'arrière goût cold-wave. L'entrée de la batterie et de la basse (géniale pour porter le morceau) ne fait que confirmer les dispositions dansantes de la chose. Carolyn Allen déboule ensuite, jeune fille à la voix immature mais au ton véhément, pour indisposer Caesar qui, dans les cordes, semble répondre avec la gêne de celui qui ne sait plus trop quoi faire, ni quoi dire. L'échange se poursuit pour une bonne partie de la chanson, sur fond d'une mélodie de printemps, souriante et détachée, en parfait contraste avec le serieux des propos tenus par les protagonistes ("Are you really so hard in your heart ?" demande Carolyn sur le refrain). La guitare fait une apparition brève mais remarquée sur un pont en montagnes russes, jusqu'au croisement des deux voix, chacune dans une exclamation différente. Pour échapper à toute cette tension, rien de mieux qu'un défouloir : la chanson se termine donc sur une répétition de la formule "Crush the flowers", véritable concept qui marque à la fois un caractère clairement enfantin, sans pour autant masquer une petite part de méchanceté, dans un geste fort et assumé. Sous le délicieux vernis de sucre glace d'une pop-song coquine, tout n'est finalement qu'ambiguïté, quelque part entre innocence et insolence.

Les réjouissances continuent sur la face-B (signalée cependant comme deuxième face-A), intitulée Carbrain (=>). Les rôles instrumentaux sont inversés : la guitare est bien plus présente; le synthé, à l'inverse, légèrement plus en retrait (sauf peut-être sur le refrain qu'il vient souligner). L'ensemble est laissé cette fois à la voix du seul Caesar, Carolyn ne se chargeant que des backing vocals. Sur les couplets, le chant s'exprime de façon saccadée, par demi-phrases envoyées chacune avec une intonation propre, qui semble parfois fataliste, parfois sensuelle, souvent vaguement ironique. Les paroles semblent décrire des scènes d'un quotidien désuet, comme on raconterait les histoires liées à des photos de jeunesse ("the taste of cold lemonade"), alors que la mélodie se garde encore de dire son nom (si ce n'est via la basse, à nouveau en verve), préparant un refrain que la composition se fait un malin plaisir de ne pas dévoiler immédiatement. Mais quand il débarque finalement, l'évidence est totale : la diction semble plus fluide (mais l'est-elle vraiment ?), la batterie nous dégourdit les jambes, la mélodie éclate comme des ronds dans l'eau, les choeurs rayonnent dans un regard complice. Des choeurs qui rendent presque à eux seuls la chanson terriblement attachante, dans un final lumineux où ils sont laissés seuls en vis-à-vis d'arpèges de guitare purs et délicats. Et comment ne pas souhaiter, à cet instant-là, que cela dure éternellement ?

vendredi 6 août 2010

Chez Sarah #2 : Blueboy - If Wishes Were Horses [SARAH 612]

Clare Wadd et Matt Haynes, les fondateurs de Sarah Records, expliquent encore aujourd'hui, 15 ans après le suicide de leur création, que la principale force de Sarah était qu'ils croyaient avec la plus grande ferveur en chacune des sorties du label. Ou comment, surtout, construire un catalogue qui, s'il n'est pas exempt de défauts, s'avère parfaitement cohérent. Ainsi, si Blueboy, le groupe du regretté chanteur Keith Girdler, semble baigner dans une esthétique musicale qui lui est propre (parfois bien éloignée des habitudes de la structure de Bristol), il n'en demeure pas moins un vrai représentant de "l'esprit Sarah" : pur, personnel, revendicatif. Tout ce que j'aime, il faut bien l'avouer, en particulier sur leur premier album, If Wishes Were Horses, sorti en 1992 à la suite d'une poignée de singles.

La première rencontre se fait donc avec Candy Bracelet (=>). Un instant pour le moins marquant, dans la mesure où l'ambiance qui se dégage du morceau est assez magique, mélange déroutant de couplets reposés et très intimistes, et de refrains ou de ponts que la guitare électrique éclaire d'une mélodie spacieuse. Une entrée en matière éclatante qui plonge immédiatement dans une des idées incontournables de Sarah Records : le monde entier, mais vu depuis ma chambre. L'enchainement avec Cloud Babies (=>) se fait dans la douceur extrême d'arpèges acoustiques qu'on ressent comme une caresse. Ils sont soutenus par un violoncelle qui contrebalance cette impression de légèreté. Mais c'est la voix de Keith Girdler qui porte la chanson, une voix naturellement belle et fragile, le plus souvent sur la ligne des sentiments déclamés avec calme et détachement, comme s'ils s'accompagnaient d'un clin d'oeil complice. Impossible ensuite de ne pas être frappé par Too Good To Be True (=>), véritable manifeste d'une façon d'être quelque peu en décalage, posé sur des accords qui savent rester au second plan. On appréciera aussi Fondette, spoken-word politique d'observatrice (on retrouve Gemma Townlet au chant) dépassée, sur fond de cordes désespérées.

Puis il est important de s'arrêter sur Sea Horses (=>), qui aurait été un single évident sur n'importe quel label (mais pas chez Sarah, où une chanson ne peut se trouver à la fois sur un single et un album). L'introduction électrique mais fluette pose une impression de tension esthétique, où l'émotion déliée se mêle à l'excitation. Le refrain est un éclair de beauté, mélodiquement immédiat, ciel bleu contagieux et rassurant ("Don't sigh, don't cry ..."). Superbe. Clear Skies opère dans la foulée avec malice, portée vers l'agréable par un balancement très bossa-nova. Retour de la guitare acoustique et des cordes délicates sur Happiness And Smiles (=>), sur laquelle la mélodie et le souffle de Keith jouent indéniablement avec mon coeur, comme sur un fil entre le tragique et le sourire vaguement embué. La conclusion est confiée à Amoroso (=>), description épique d'un paysage tour à tour figé puis agité ("Leaves are falling, mountains crumbling, she's in love with a memory."), sauce indie-pop. Le croisement des voix garçon/fille est une merveille, tandis que la guitare emprunte à Johnny Marr une part de génie qui entraine vers un final exaltant. Chacun retiendra ce qu'il souhaite de cet album : il faut bien dire qu'entre la fragilité assumée de Keith Girdler, son songwriting d'une élégance rare, les arrangements délicieux, ou plus simplement sa singularité, les ingrédients ne manquent pas. Et le cocktail constitue surtout un album particulièrement touchant, porte ouverte sur un univers personnel et sensible. "Yes too good, to be true, a dream come true ..."

mercredi 30 juin 2010

Chez Sarah #1 : The Field Mice - Emma's House [Sarah 12]

Il me semblait évident, et même naturel, de consacrer une rubrique à part à Sarah Records. Je manque à n'en pas douter de recul quand il s'agit d'évoquer ce label si cher à mon coeur, mais c'est comme ça, quand on tombe amoureux. Et pour commencer à en parler, je ne pouvais passer à côté de The Field Mice, le groupe le plus marquant de ce catalogue parfait. Et pour faire dans le simple, autant se tourner vers leur toute première référence (sortie en Décembre 1988), et ces 4 chansons gravées sur le 7' Emma's House.


En toute logique, c'est la chanson titre qui ouvre la face-A. Emma's House (=>) se pose donc comme le premier monument du groupe, début d'une série de pop-songs souvent intouchables. Des arpèges touchés par la grâce, une batterie implacable et sans vie (et pour cause, c'est une boite à rythmes), une basse hyper mélodieuse, la voix douce et émue de Bob Wratten. Et ces quelques mots, dispensés au compte-gouttes. La musique de The Field Mice est d'une simplicité terrible, d'une évidence éclatante. On s'approprie ces paroles touchantes, ces atmosphères contrastées, où la tristesse est toujours diffuse, mais jamais envahissante. De contraste, il en est également question sur When You Sleep (=>). Une chanson calme, qui caresse la peau comme la légère brise d'une nuit d'été passée à observer sa copine qui dort ("When you sleep, I listen to you breathing"). Ces instants forcément trop courts, qu'on ne peut, pourtant, s'empêcher de vouloir éternels. Un pont d'une géniale maladresse. Des larmes qui coulent sans qu'on puisse toujours expliquer pourquoi.


De son côté, la face-B est en premier lieu confiée à Fabulous Friend (=>). S'en dégage une forme de légèreté plutôt bienvenue, avec une mélodie souriante et lumineuse. On oserait presque danser sur ce beat, si on était moins timide. Ah, la timidité. Un des éléments fondamentaux de l'univers de The Field Mice. Ces choses qu'on garde, ces mots qu'on ne dit pas, ces premiers pas qu'on ne fera jamais. "I'm not brave, I'm not special, I'm not any of those things", tout est là, véritable manifeste (qui conduira à Sensitive, quelques mois plus tard, mais c'est une autre histoire). Pour conclure, The Last Letter (=>) expose ses regrets. La basse est agile, le piano fragile, le ton un peu résigné, mais surtout désolé. Une lettre avec ses non-dits; une lettre d'excuses, en même temps que de rupture. Se retourner une dernière fois. Mais la suite de l'histoire de The Field Mice, elle, restait en grande partie à écrire.
 
 
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