

(Indie-Pop, et autres futilités.)








La première face-A s'intitule Solace (=>), produite par Joe Forster, un des fondateurs de Creation Records. Elle met en scène, dès l'ouverture, une guitare tranchante et délurée, ainsi qu'une batterie violente, à tel point qu'on se demande si l'on est bien chez Sarah Records. Heureusement, ces deux éléments, présents tout au long de la chanson, vont bien vite reculer dans l'agencement sonore, laissant s'exprimer un clavier complètement 60's, et surtout l'incroyable voix de James Roberts, nasillarde au possible, et pourtant toujours dans le ton, de sa plainte inimitable mais bêtement craquante. On se trouve fatalement bien vite entraîné par cette instrumentation quasi-garage-rock, qui cache pourtant une mélodie douce et ondulée du plus bel effet. Le grand moment est l'intervention impromptue d'un solo de guitare complètement classe, indiciblement déchiré et déchirant. Mais l'impression globale, sans trop que l'on sache pourquoi ni comment cette sensation émerge, c'est qu'un groupe estampillé Sarah, même en se permettant des choix radicaux, garde toujours ce rien de fragilité, si important.
La seconde face-A, par contre, est absolument dans le ton habituel du label de Bristol, au point d'atteindre même le rang de symbole. Please Rain Fall (=>) est un de ces morceaux qui confèrent au mythe, car ils manient une imagerie tout simplement renversante. La pluie est en effet, allez savoir pourquoi, un de ces thèmes intouchables d'une indie-pop romantique et naïve, qui se plait à la contempler par-delà une fenêtre, les yeux perdus dans le vague, la tristesse sublimée. Cette chanson s'impose en exemple parfait, dévoilant un mid-tempo déprimé qui met en valeur des jangly-guitars Byrdsiennes magistrales, dont les arpèges ramènent à la beauté furtive d'instants idéaux. La voix de James Roberts traîne juste assez pour être totalement désarmante, jusqu'à cette montée pour un refrain chargé de sensibilité, marqué au plus profond par ces choses qui nous dépassent ("Right into my head, and all around me ..."). La mélancolie, soulevée par une mélodie à la fatigue sincère, s'immisce sans dire mot, comme suggérée par cette batterie qui frappe par minuscules touches, à la manière d'autant de gouttes d'eau. Mais, plus que de pluie, on comprend facilement qu'il s'agit sans doute d'un déluge ... de sentiments.
La chanson titre Say Yes To Everything (=>) se voit logiquement confier la face-A. Ce qui peut surprendre au premier abord, c'est cette batterie, forte et énergique, finalement assez éloignée de ce qu'on a l'habitude de rencontrer chez Sarah Records. La guitare déboule par dessus tout ça en des accords libérés, et envoie un grand coup d'adrénaline, comme si les choses s'échappaient de tout contrôle, comme si l'envie de danser prenait le dessus, irrémédiablement. C'est entraînant (sans forcément être totalement joyeux, l'ambivalence n'étant jamais très loin), et ça respire même carrément l'insouciance quand le premier couplet s’épanche, Glenn Melia osant s'exclamer, alors que sa voix d'une douceur et d'une pureté incroyables, ne semble pas lui permettre d'être aussi aventureux. La mélodie est directe, séduisante et sucrée, et débouche avec une impossible fluidité vers un refrain à la classe infinie, choeur discret, mais envolée exaltée. L'évidence est telle qu'on aimerait que le second refrain ne se termine jamais, ce qu'il a la bonne idée de tenter de faire en ne prenant pas fin trop tôt, étalant sa légèreté sur quelques mesures de plus, nous laissant au passage sautillants, euphoriques, et la tête dans les étoiles.
Sur la face-B, la rencontre est empreinte de plus de mélancolie. It's Snowing On The Moon (=>) s'ouvre par des arpèges furtifs, déposés comme autant de faux départs, qui préfigurent pourtant une mélodie illuminée. De ce commencement, où chacun se met en place avec une facilité déconcertante, se dégage un violon qui apporte une texture rassurante tout autant que déchirante. Puis vient une batterie en mid-tempo passif, une basse qui semble avoir du mal à se retenir de bouger, et la voix de Glenn Melia, parfaite en ce qu'elle souligne des émotions immaculées sans jamais trop en faire. Le refrain, d'une simplicité désarmante, prend toute sa dimension dans sa seconde occurrence, où le groupe joue avec un quasi-silence virginal pour créer un souffle touchant, entre questionnement et vague tristesse, à la manière d'un vent hivernal tacheté de quelques flocons, venu suggérer un chagrin éclatant. Puis, après un dernier "Know by now" dont on jurerait qu'il est suivi de points de suspension, une ligne de basse élastique s'empare d'un final bien vite dissolu dans un fade-out fatalement trop court. Sans doute le signe que les chansons de St. Christopher sont attachantes au point qu'on aimerait ne jamais devoir les quitter.
C'est donc cette face-A, Maritime City (=>), qui m'a mis à genoux, comme peu de chansons. On croirait presque au début d'une chanson vaguement Dance guidée par une boîte à rythmes baléarique, mais rien ne va se passer comme prévu. Tout s'arrête pour laisser place à une guitare incroyablement passive et épuisée, et à une voix inerte, dégageant une mélancolie de l'abandon ("Just watching the hours go by ..."). Des choeurs se posent avec une touchante maladresse, murmures atones. La mélodie, immaculée, se cache derrière un voile délicat qui par transparence, fait ressortir sa justesse. Alors, on entrevoit tout ce qui peut ressembler à un cliché, à ceci près la pluie tombe bel et bien derrière cette fenêtre, sur cette ville de bord de mer grise et triste à en pleurer, ou à en écrire des chansons. Et dès cet instant, je sais que Sarah Records me servira de refuge, que rien n'aura plus d'importance que ces coeurs égarés, que la magie de ce spleen enveloppant, que ce temps perdu à le regarder s'écouler.
Ces sensations sont dupliquées sur la face-B ouverte par Boathouse (=>), à peine plus déliée, plus furtive aussi. Car, si la plupart des ingrédients se retrouvent à l'oeuvre, une douce urgence berce une section rythmique cette fois glacée, vers un inexorable destin, matérialisé dans un solo qui refuse de s'assumer, et surtout un final désarmant, suspendu à une forme de renoncement, jusqu'au fade-out fatal. Puis il y a Star (=>), également présente sur Foutain Island, peut-être plus lumineuse au départ, menée par cette guitare funambule, chancelante, venue éclairer un minimalisme toujours fragile. La mélodie est à nouveau faite de pureté, et peut-être d'un léger goût de printemps. Soudain, tout s'arrête, et ne restent que des accords et une voix, comme en perdition, laissant émerger une fêlure sublime. L'instant étreint la perfection, d'une brise légère au souffle nostalgique. Qu'importe les sentiments qu'elle disperse, je sais surtout que l'histoire est belle, et que je n'oublierai jamais Sarah.
La face-A se trouve en premier lieu occupée par Inside Out (=>). Et les ingrédients s'imposent d'emblée avec une assurance désarmante : une guitare acoustique qui égraine des accords en perdition, une électrique (parfois deux en même temps) pour jouer des arpèges couverts d'une lumière matinale et nostalgique, et porteurs d'une mélodie qui varie avec légèreté. Keris Howard pose ensuite sa voix avec une impensable délicatesse, sans jamais s'imposer, sans jamais forcer. Il reçoit bien vite le soutien discret de choeurs qui glissent comme une caresse, et l'atmosphère de la chanson nous plonge dans une forme de contemplation vague mais amoureuse. Ces impressions ne seront à aucun moment démenties par Tinsel Heart (=>), là encore menée par une acoustique chaleureuse. Cette fois, les interventions de la guitare électrique se font encore plus éclatantes, sur ce qui ressemble à un refrain instrumental, même si la structure, fondamentalement pop, nous échappe parfois un peu, emportés que nous sommes dans un univers cotonneux à souhait, rêveur et forcément un peu paresseux. Et d'imaginer des couchers de soleil gagnés par la fatigue, le coeur prêt à s'arrêter de battre pour chacun des passages où la mélodie s'abandonne en un vertige d'émotion.
Une fois n'est pas coutûme, la chanson titre Around The World In Eighty Days (=>) se trouve en face-B. On y retrouve la même instrumentation touchante, au service d'une composition peut-être meilleure encore. On ne peut pas toujours déchiffrer les paroles, tant la voix se cache sur les mêmes lignes que les guitares, mais on comprend assez vite qu'une mélancolie terrible se dégage de tout ça, dans un mouvement de sincérité prenant. Le temps semble suspendre son cours pour contempler la beauté de cette mélodie simple et pourtant profonde, majestueuse. Et que dire de ce final, où émerge de la brume enveloppante une boîte à rythmes fatale, où l'envie de poser sa tête sur l'épaule de quelqu'un qui nous serrerait dans ses bras devient la chose la plus importante au monde. Alors, Things Will Get Better (=>) vient conclure, et de façon quasi-programmatique, en amenant une touche de couleur et d'espoir, un sourire timide. Le brouillard est toujours un peu là, mais plus éclairé, plus lisible peut-être. Et même si les sensations évoluent dans un registre plus positif, la cohérence du propos reste totale, toujours fondu dans un laisser-aller, un flou qui met en valeur une composition aux lignes toujours flottantes. On oserait presque parler d'impressionnisme, tant, malgré une forme de lenteur, la musique de Brighter peint des paysages éphémères, évanescents. Et pourtant, inoubliables.

Seule sur la face-A, on retrouve logiquement I'm In Love With A Girl Who Doesn't Know I Exist (=>), dont le seul titre, à la fois malicieux et totalement désespéré, laisse présager de quelque chose dont on ne se remettra pas facilement. Et fatalement, c'est un hymne qui se joue pendant tout juste 1 minute et 38 secondes. Cela peut sembler terriblement court, pourtant tout sera dit, rien ne sera oublié. Mélodie intemporelle sur une batterie perdue, guitares superposées et belles à pleurer, l'instant est fait de magie, de cette manière qu'ont parfois les choses un peu tristes de devenir inoubliables sans qu'on sache vraiment pourquoi. Les mots, eux, sont simples, mais décrivent pourtant à merveille ces sentiments ressentis par ceux qui vivent en secret un amour impossible ("So I'll just lie and dream of the chances I've missed./I'm in love with a girl who doesn't know I exist."). Ces paroles, on a envie de les chanter à gorge déployée (ou de les murmurer dans son coin) quand ça va pas fort, quand les jambes flanchent un peu, quand les yeux sont dans le vague, ou même qu'ils sont un peu humides ... Une chanson (un archétype ?), comme un signe ultime, probablement, que Sarah savait parler aux timides ...
Sur la face-B, encore deux pépites, à commencer par Things Will Be Nice (=>), elle aussi coincée sous les deux minutes, mais qui dévoile une ligne mélodique aussi claire qu'un "autre jour ensoleillé" ... Fondamentalement simple, à peine maladroit, inévitablement touchant. Encore une fois, les paroles sont légèrement amères, mais un espoir lumineux filtre par la fenêtre entrouverte. Pour finir, on plonge dans The Centre Of My Little World (=>). Un monument d'écriture pop naïve mais incandescente, où tout va bien, puis plus vraiment, et puis tampis puisqu'on peut toujours en faire une chanson parfaite. De ces montagnes russes émotionnelles (aux arpèges éclatants ...), on ressort un peu chamboulé, mais convaincu qu'existe une place pour ceux qui écrivent ce que dicte leur coeur, seuls depuis le fond de leur chambre. Au milieu de "leur petit monde", un peu fragile, mais où tout est possible, on croise cette fille (forcément), de l'amour (nécéssairement), des déceptions (fatalement), et surtout des pop-songs magistrales, manifestes sincères de leurs histoires introverties ...


La face-A est confiée à la vaporeuse Sleep (=>). On y découvre une guitare acoustique perdue dans des couches et des couches de guitares épurées. Sur les couplets, la voix de Christian Savill est totalement égarée, et se traine sans qu'on ne comprenne rien à ce qu'il peut bien chanter. Qu'importe, car elle rend merveilleusement bien le désenchantement d'une composition à la lumière dégradée. Le refrain instrumental est lui d'une beauté crépusculaire et intense, comme si de la fatigue s'échappait un peu de vie, comme si quelque chose prenait forme, en restant pourtant indescriptible. La timidité habituellement assumée des groupes Sarah semble mélangée ici à l'usure, et les incantations finales d'une guitare sur-aigüe ressemblent à des larmes qui coulent le long d'une joue. Il fallait bien que certains perdent un peu le contrôle ...
Sur la face-B, on trouve en premier lieu la chanson-titre Breathe (=>), composition pop éclatante, à la clarté retrouvée. La guitare shoegaze emprunte à peine à la jangly-pop, pour porter des couplets à la mélodie douce et matinale, dans le murumure d'un Savill rêveur, et qui semble rebondir sur les murs de son. Alors que les guitares ne semblent plus vouloir bouger, c'est lui qui mène, sans jamais rien forcer, la superbe mélodie du refrain, évidence planante, horizon infini. Survient enfin un pont comme un coup de tonnerre, où l'onde se brouille, s'énerve. Pourtant, le dernier refrain, à la suite, noyé dans cet orage bruitiste, reste imperturbable, créant une délicieuse ambigüité entre le calme et la fureur. Une des ces chansons qui emportent loin, très loin. La clôture est confiée à Take Me Down (=>), qui joue la carte d'un larsen agressif, et d'une basse inquiétante très 80's. Un habillage très MaryChainien donc, qui colle malheureusement assez peu avec la voix de Savill, mal mise en valeur, et avec une mélodie qui peine à se démarquer. Un signe intéressant, montrant qu'un groupe de Sarah s'aventurant sur le terrain la dureté ne peut y être vraiment à sa place. Dommage, surtout que l'écoute de la Demo (=>), bien plus aérée, lente et reposée, offrait de jolies perspectives, avec ses violons qui semblent couler (pleurer ?), dans une ambiance majestueuse. Toujours est-il que, même très éloignés des canons de Sarah au niveau des sonorités, Eternal a su, le temps d'un unique single, faire vivre d'une autre manière la timidité et la fragilité, ingrédients classiques des signatures du label. Une autre voie était donc possible, et il faudra attendre l'apparition dans la catalogue de la maison de Bristol de Secret Shine pour à nouveau ressentir cette douceur duveteuse, et entendre ces guitares qui sortent de la chambre ... pour gagner les étoiles.
La face-A est logiquement confiée à Crush The Flowers (=>), qui débute par une boucle (samplée ?) de synthé sautillante, mais à l'arrière goût cold-wave. L'entrée de la batterie et de la basse (géniale pour porter le morceau) ne fait que confirmer les dispositions dansantes de la chose. Carolyn Allen déboule ensuite, jeune fille à la voix immature mais au ton véhément, pour indisposer Caesar qui, dans les cordes, semble répondre avec la gêne de celui qui ne sait plus trop quoi faire, ni quoi dire. L'échange se poursuit pour une bonne partie de la chanson, sur fond d'une mélodie de printemps, souriante et détachée, en parfait contraste avec le serieux des propos tenus par les protagonistes ("Are you really so hard in your heart ?" demande Carolyn sur le refrain). La guitare fait une apparition brève mais remarquée sur un pont en montagnes russes, jusqu'au croisement des deux voix, chacune dans une exclamation différente. Pour échapper à toute cette tension, rien de mieux qu'un défouloir : la chanson se termine donc sur une répétition de la formule "Crush the flowers", véritable concept qui marque à la fois un caractère clairement enfantin, sans pour autant masquer une petite part de méchanceté, dans un geste fort et assumé. Sous le délicieux vernis de sucre glace d'une pop-song coquine, tout n'est finalement qu'ambiguïté, quelque part entre innocence et insolence.
La première rencontre se fait donc avec Candy Bracelet (=>). Un instant pour le moins marquant, dans la mesure où l'ambiance qui se dégage du morceau est assez magique, mélange déroutant de couplets reposés et très intimistes, et de refrains ou de ponts que la guitare électrique éclaire d'une mélodie spacieuse. Une entrée en matière éclatante qui plonge immédiatement dans une des idées incontournables de Sarah Records : le monde entier, mais vu depuis ma chambre. L'enchainement avec Cloud Babies (=>) se fait dans la douceur extrême d'arpèges acoustiques qu'on ressent comme une caresse. Ils sont soutenus par un violoncelle qui contrebalance cette impression de légèreté. Mais c'est la voix de Keith Girdler qui porte la chanson, une voix naturellement belle et fragile, le plus souvent sur la ligne des sentiments déclamés avec calme et détachement, comme s'ils s'accompagnaient d'un clin d'oeil complice. Impossible ensuite de ne pas être frappé par Too Good To Be True (=>), véritable manifeste d'une façon d'être quelque peu en décalage, posé sur des accords qui savent rester au second plan. On appréciera aussi Fondette, spoken-word politique d'observatrice (on retrouve Gemma Townlet au chant) dépassée, sur fond de cordes désespérées.
Puis il est important de s'arrêter sur Sea Horses (=>), qui aurait été un single évident sur n'importe quel label (mais pas chez Sarah, où une chanson ne peut se trouver à la fois sur un single et un album). L'introduction électrique mais fluette pose une impression de tension esthétique, où l'émotion déliée se mêle à l'excitation. Le refrain est un éclair de beauté, mélodiquement immédiat, ciel bleu contagieux et rassurant ("Don't sigh, don't cry ..."). Superbe. Clear Skies opère dans la foulée avec malice, portée vers l'agréable par un balancement très bossa-nova. Retour de la guitare acoustique et des cordes délicates sur Happiness And Smiles (=>), sur laquelle la mélodie et le souffle de Keith jouent indéniablement avec mon coeur, comme sur un fil entre le tragique et le sourire vaguement embué. La conclusion est confiée à Amoroso (=>), description épique d'un paysage tour à tour figé puis agité ("Leaves are falling, mountains crumbling, she's in love with a memory."), sauce indie-pop. Le croisement des voix garçon/fille est une merveille, tandis que la guitare emprunte à Johnny Marr une part de génie qui entraine vers un final exaltant. Chacun retiendra ce qu'il souhaite de cet album : il faut bien dire qu'entre la fragilité assumée de Keith Girdler, son songwriting d'une élégance rare, les arrangements délicieux, ou plus simplement sa singularité, les ingrédients ne manquent pas. Et le cocktail constitue surtout un album particulièrement touchant, porte ouverte sur un univers personnel et sensible. "Yes too good, to be true, a dream come true ..."

